Révisionnisme en action

Équipe Le Point Critique | 25 octobre 2026

« Le fascisme n’existe pas en Ukraine », l’interview suréaliste de Volodymyr Zelensky

Le président Zelensky a expliqué jeudi lors d’une interview que l’Ukraine avait libéré l’Europe du joug nazi et qu’il ne pouvait sur ce principe y avoir de nazis en Ukraine. Pourtant, deux jours plus tôt, la ville de Lviv proclamait l’année 2027 « Année de Roman Choukhevytch », ancien commandant de l’UPA et du bataillon nazi Nachtigall, qui fut lapremière unité étrangère de la Wehrmacht.

Roman Choukhevytch

Volodymyr Zelensky a été interviewé le 16 octobre par l’entrepreneur britannique Steven Bartlett (The Diary of a CEO) en marge de son déplacement à Bruxelles. Plusieurs sujets ont été abordés dans ce podcast hagiographique[1], notamment celui des origines juives du président ukrainien, qui a utilisé cet argument pour réfuter l’existence d’un problème nazi en Ukraine.

Au décours d’une question sur les origines du conflit, où Zelensky avait oublié de préciser que la dénazification de l’Ukraine était l’un des premiers objectifs de l’« opération spéciale » lancée par la Russie, Steven Bartlett a tendu une perche au président ukrainien afin qu’il démente les accusations du Kremlin :

Steven Bartlett : J’ai lu que ton arrière-grand-père et les quatre frères de son grand-père avaient été tués par les nazis, et que son grand-père était le seul frère à avoir survécu à la guerre. Je me demandais comment le fait d’avoir vécu cela dans votre arbre généalogique avait changé votre façon d’envisager cette période où vous êtes confrontés à une guerre avec la Russie ?

Volodymyr Zelensky : J’ai très peu de proches en général, tant du côté de mon père que de celui de ma mère ; beaucoup de mes proches ont été tués par les fascistes, et c’est tout. C’est pour ça que ça m’a toujours semblé tellement bizarre quand la Russie nous accusait, nous, les Ukrainiens, d’avoir soi-disant des nazis. C’est bizarre et complètement absurde. Si les gens connaissaient ne serait-ce qu’un tout petit peu l’histoire, ils se rendraient compte que les fascistes en Ukraine, le fascisme en tant que tel, n’existent pas. Pourquoi ? Parce que l’Ukraine comprend au plus profond de ses racines ce que cela signifie d’être sous le joug des fascistes. […]  La Russie n’a pas été occupée, et c’est également, euh, très important à comprendre. […] Nous nous sommes battus contre les fascistes. Nous étions ceux qui libéraient. Beaucoup de gens ne connaissent pas le contexte historique qui explique comment tout cela a commencé.

L’interview a été publiée deux jours après la proclamation de l’année 2027, par le conseil régional de Lviv, « Année de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) et de Roman Choukhevytch », dont l’historienne Marta Havryshko rappelle qu’il fut notamment le commandant du bataillon Nachtigall, qui entrera dans la ville de Lviv en juin 1941 aux côtés de la Wehrmacht. Il fut également l’un des dirigeants de l’UPA, dont les hommes massacrèrent environ 100 000 civils polonais dans des conditions particulièrement barbares en Volhynie et en Galicie orientale, mais également des juifs et des opposants politiques ukrainiens. L’Institut national de la mémoire polonais le décrit comme l’architecte de ce massacre.

Une stratégie de contrôle des dommages ?

Le but de cette question (voire de l’interview ?) était-il d’étouffer l’incendie provoqué par la décision du conseil de Lviv, qui a conduit le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, à inscrire le député à l’origine de la proposition sur la liste des personnes indésirables en Pologne et qui a failli compromettre le soutien de la Pologne à l’Ukraine[2] ?

Le ministre ukrainien des Affaires étrangères a dénoncé une « initiative contre-productive pour les efforts visant à renforcer les liens avec la Pologne » en qualifiant la question de « sensible », mais au-delà du caractère douteux de cet euphémisme, aucune mesure n’a été prise à ce jour pour faire interdire les commémorations prévues en 2027. Les plus proches associés du président Volodymyr Zelensk auraient toutefois fait la « promesse » à leurs homologues polonais que la décision ne serait pas mise en œuvre. Dont acte.

Cette séquence intervient quelques mois après une série d’initiatives mémorielles choquantes qui ont provoqué une crise diplomatique majeure avec la Pologne : la nomination par décret présidentiel d’une unité d’élite ukrainienne « d’après les héros de l’UPA », suivie de la réinhumation de deux anciens collaborateurs nazis, Yevhen Konovalets (18 août 2026) et Andriy Melnyk (25 mai 2026), respectivement fondateur et chef de la faction éponyme de l’organisation (OUN-M), dont les dépouilles ont vocation à être transférées vers le futur Panthéon national, créé dans cet objectif en juillet dernier à l’initiative de Volodymyr Zelensky.

Ce clash diplomatique a été abondamment relayé dans la presse anglo-saxonne (BBC, Reuters, The Guardian, Politico, Washington Post, Bloomberg), notamment parce qu’il a conduit au retrait de l’insigne suprême décerné par l’État polonais au président Zelensky, qu’il a vécu comme un affront suffisamment humiliant pour qu’il crée à son tour un insigne national. Il le décernera à Ursula von der Leyen afin de s’assurer de sa bienveillance lors de l’examen de la conformité des valeurs ukrainiennes avec celles de l’UE.

Cachez ces nazis que je ne saurais voir

Compte tenu de l’écho de cette séquence, il est étonnant que Steven Bartlett n’en ait jamais entendu parler, notamment lors de la préparation de son interview, et qu’il n’ait pas saisi cette occasion pour permettre au président ukrainien de clarifier ce malentendu et de s’expliquer sur deux points : pourquoi avoir fait inscrire le directeur du Centre mondial du souvenir de l’Holocauste (Yad Vashem) sur la liste des ennemis de l’Ukraine (Myrotvorets) au lendemain de la réinhumation d’Andriy Melnyk dont il avait estimé qu’elle soulevait de « sérieuses préoccupations » ? Sur quels critères Volodymyr Zelensky a-t-il choisi les personnalités destinées à être réinhumées en Ukraine, puisqu’on sait aujourd’hui que c’est lui qui a procédé à leur sélection ?

Mais l’exercice aurait été particulièrement complexe.

L’acte de restauration de l’État ukrainien, proclamé le 30 juin 1941 à Lviv par la faction de l’OUN dirigée par Stepan Bandera (OUN-B), dont Volodymyr Zelensky s’est approprié le slogan par lequel il ponctue chacune de ses prises de parole (Slava Ukraini!) – y compris son récent hommage aux victimes juives du massacre de Babi Yar, auquel le nom de l’OUN est associé – est une déclaration visant à sceller le destin de l’Ukraine à celui du IIIe Reich, de son armée et de son leader, Adolf Hitler.

L’objectif de l’interview était-il plus modestement de donner une seconde chance au président ukrainien de démontrer que l’Ukraine a fait table rase de sa filiation nazie ? La journaliste Laura Loomer avait fait le déplacement à Kiev au printemps dernier pour poser cette question à Volodymyr Zelensky et à l’actuel chef d’Azov, Andriy Biletsk, sans mentionner à aucun moment le contexte qui avait probablement justifié son voyage ni sans visiblement avoir posé la question sur X où elle aurait obtenu la réponse en un clic. On voit ici les jeunes recrues de la troisième brigade d’assaut d’Azov réciter la « Prière du nationaliste ukrainien », ponctuée d’une transposition du slogan nazi « Deutschland über alles ».

Précisons qu’en 2022, le président ukrainien avait été appelé sur Fox News (4 : 20) à commenter les accusations contre le bataillon Azov, présenté comme « une organisation affiliée aux nazis, opérant comme une milice dans votre pays, et qui serait accusée de commettre ses propres atrocités ». Réponse :

Azov était l’un de ces nombreux bataillons. Ils sont ce qu’ils sont. Ils défendaient notre pays. Et ensuite, je veux vous expliquer : tout ce qui composait ces bataillons de volontaires a ensuite été intégré dans l’armée de l’Ukraine. Ces combattants d’Azov ne sont plus un groupe autonome. Ils font désormais partie de l’armée ukrainienne.

https://x.com/Sprinter_Press/status/1510355335877382144?s=20

En 2026, ils ont rendu hommage à Roman Choukhevytch en des termes qui ne contredisent le président ukrainien.

Trois mensonges pour le prix d’un

Au moins deux autres extraits de l’interview permettent de prendre la mesure de l’insincérité du président ukrainien. Volodymyr Zelensky assure avoir demandé à Donald Trump de négocier une trêve énergétique que Vladimir Poutine aurait refusée. Il précise :

Au moins, donnons de la lumière aux gens. Et tant mieux pour les Russes, ils vendront leur pétrole s’ils le veulent, si c’est ce dont vous avez besoin. Mais le président Trump n’arrive pas à conclure un accord avec Poutine là-dessus. Poutine lui refuse une trêve énergétique.

https://x.com/Gerashchenko_en/status/2113264954199494704?s=20

Pourtant, le 15 octobre, il annonçait dans le Financial Times avoir repris les frappes contre les installations pétrolières russes afin de tarir la principale source de financement de la guerre. Le jour même de l’interview, il dénonçait à Bruxelles l’accord sur le diesel conclu entre Washington en Moscou, au motif qu’il mettra « plus d’argent directement dans la poche de Poutine pour financer cette guerre ».

Mais le point probablement le plus choquant est la manière dont il a commenté la détresse des parents de soldats morts au combat (8 : 43) :

C’est une douleur immense et terrifiante que je ne souhaiterais à personne. Ce que ressentent ces parents qui ont perdu un enfant, un soldat. Ces parents n’ont pas perdu un enfant dans une cour de récréation. Ils ont perdu un soldat. Ils savaient que cela pouvait arriver. Mais savoir et perdre sont deux choses complètement différentes.

Les mères ukrainiennes lui ont répondu il y a quelques jours lors d’une manifestation :

Zelensky, Satan ! Dégage de notre terre.
Ils ont anéanti le peuple ukrainien ! Partout, il n’y a que des cimetières !
Nous avons un abattoir chez nous !

L’historienne Marta Havryshko lui répond à son tour aujourd’hui, en rappelant que Zelensky et ses partenaires occidentaux ont saboté deux accords de paix depuis le début de la guerre, en avril 2022 et en 2023. Leur nombre s’élèverait en réalité à cinq selon l’ancienne porte-parole du président ukrainien.

L’interview a au moins le mérite de répondre à une question : pourquoi peut-il être utile de placer un comédien à la tête d’un État lorsqu’on planifie une guerre ?


Notes

[1] La question posée en amont de l’interview était : « Quel est le véritable coût pour un être humain de diriger une nation à travers une guerre existentielle pendant que le monde regarde de loin ? Le président Volodymyr Zelenskyy révèle le bilan psychologique d’une survie continue, les sombres réalités des négociations géopolitiques et ce qui lui permet de tenir bon. »

[2]  La rumeur d’une suspension d’un paquet d’aide militaire à destination de l’Ukraine, annoncée sur les réseaux sociaux, a finalement été démentie par le ministère polonais de la Défense, mais l’initiative de la ville de Lviv.

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