L'ogre ukrainien
Zelenksy exige des Européens des garanties de financement de son armée sur dix ans
Lors d’une allocution prononcée dans le cadre d’une conférence organisée par un think tank américain, Volodymyr Zelensky a estimé à au moins dix ans la durée du soutien qu’il réclame aujourd’hui des Européens pour le renforcement de son armée.

Volodymyr Zelensky s’est exprimé vendredi en visioconférence depuis l’Ukraine dans le cadre d’une conférence, organisée au Hudson Institute à Washington, sur l’état de la guerre à l’approche de l’hiver et sur les conditions d’une issue du conflit. Il a brandi une nouvelle fois le spectre d’une invasion de l’Europe par la Russie, dont il dit être convaincu qu’elle est l’actuel objectif de Moscou, l’Ukraine n’étant que la première étape d’un projet impérialiste plus vaste dont personne n’est en mesure d’expliquer quel serait son objectif, comment la Russie pourrait l’atteindre, et au nom de quel paradoxe elle scelle actuellement une série d’accords commerciaux avec les États-Unis.
La Russie attaquera s’ils sentent qu’ils le peuvent, s’ils sentent que vous êtes faible.
Dans cette perspective, il a rappelé que l’Ukraine avait besoin de garanties de sécurité solides (21 : 18), incluant le renforcement de son armée à l’issue du cessez-le-feu, ce qui impliquerait celui lui un financement international pendant au moins dix ans, qu devrait être impérativement inclus dans l’accord de paix :
De quelles garanties de sécurité avons-nous besoin ? La réponse à ces questions, bien sûr, c’est une armée ukrainienne forte, une armée et, euh, des financements pour maintenir une telle armée pendant au moins 10 ans ; nous avons besoin d’une armée très, très forte armée, pendant au moins 10 ans. Je ne sais pas comment ça se passera par la suite, c’est difficile pour moi de me prononcer, mais parce que c’est très coûteux, et euh, et, mais, mais pour commencer, quand notre pays est détruit – et quand je dis « détruit », je veux dire à cause d’attaques massives – et que l’économie ne fonctionne pas, euh, à 100 % comme elle devrait fonctionner en temps de paix, donc pour cela, nous avons besoin de temps pour la reconstruction et pour les investissements, etc., et euh, c’est pourquoi, pour le moment, nous avons besoin d’un soutien financier de la part de nos partenaires et, tout d’abord, en matière de sécurité, bien sûr, c’est notre armée, et des fonds pour cette armée.
Lors d’une interview accordée quelques heures plus tard à la chaîne ABC News, le président ukrainien a souligné la rareté des intercepteurs reçus de la part des États-Unis (24 en 90 jours versus 2 000 environ dans le cadre du conflit au Moyen-Orient[1]) qu’il accuse de faire obstruction à la livraison de missiles européens pour lesquels ils n’auraient pas signé certaines autorisations.
James Longman : Donc vous dites que les États-Unis ont empêché l’Europe de vous envoyer des intercepteurs ?
Volodymyr Zelensky : Pas empêché, mais n’ont pas signé.
James Longman : Alors pourquoi ? Les raisons…
Volodymyr Zelensky : Encore une fois, je ne sais pas. Dans cette situation, je dois être fort. L’Ukraine ne peut pas avoir un président faible maintenant. Peut-être après la guerre, n’importe quel type, absolument, c’est le choix du peuple. Mais pour aujourd’hui, si l’Ukraine veut survivre, l’Ukraine a besoin d’une armée forte, d’un président fort, d’un peuple fort. Avec tout le respect pour tout le monde [toussote], c’est ça.
Il est spontanément revenu sur les accusations concernant son manque de reconnaissance affichée auprès des États-Unis, en expliquant pourquoi il estimait qu’il n’a pas à manifester perpétuellement sa gratitude envers « ces gens » dont il considère qu’« ils veulent être meilleurs qu’ils ne le sont » :
Je suis reconnaissant et redevable envers les partenaires et envers les Américains. Absolument. Non, je n’aime pas… Je n’aime pas peut-être que quelqu’un sente que je dois être reconnaissant chaque seconde. Je ne peux pas. Et entre nous, quand quelqu’un veut me remercier plusieurs fois, je sens qu’il y a quelque chose d’étrange chez ces gens. Ils veulent être meilleurs qu’ils ne le sont. Donc c’est suffisant d’être reconnaissant une fois, deux fois, trois fois. C’est suffisant. Soyez vous-même. Soyez honnête.
Vous avez mieux à faire d’avoir des partenaires comme moi, reconnaissants aux moments où on le ressent vraiment, plutôt que d’être reconnaissants chaque seconde et d’être comme Poutine. Être très reconnaissant. Mais quand vous partirez, oui, le couteau arrivera dans votre dos. Donc c’est mieux de faire des deals, les bons deals avec les bonnes personnes. Et on ne fera jamais de théâtre politique dans nos relations avec les Américains. Ils doivent connaître notre attitude et on respecte l’attitude américaine envers nous. C’est le chemin le plus court l’un vers l’autre. C’est vraiment entre amis, comme dans la famille. Il faut être honnête, ne pas jouer de jeux. Je ne joue pas de jeux avec Trump. C’est ma différence avec Poutine.
Il a également évoqué la possibilité d’un gel de la ligne de front actuelle, mais en excluant toute cession des territoires conquis par la Russie, ce qui constitue en l’état un point de blocage insurmontable, la récupération du Donbass pour lequel la Russie est intervenue en Ukraine à la demande de la population n’étant pas négociable pour Moscou, de même que le renforcement de l’armée ukrainienne et le maintien d’une présence résolument hostile à ses portes.
Ces deux prises de parole interviennent quelques jours après une réponse sidérante du président ukrainien à la proposition de Donald Trump d’organiser de nouvelles élections en Ukraine. La semaine dernière, Volodymyr Zelensky a en effet estimé qu’aucune élection n’est envisageable tant que la guerre n’est pas terminée, et qu’il aura besoin de six mois supplémentaires pour réunir les conditions permettant de les organiser.
Faut-il comprendre que Zelensky prévoit que la guerre dure encore dix ans ? C’est en ce sens que l’historienne Marta Havrushko interprète la nouvelle estimation présidentielle des besoins de financement de l’armée ukrainienne. Dans un contexte d’accusations de corruption massive et de violations des droits fondamentaux de sa population, assujettir la paix à une série de conditions qui la rendent inenvisageable s’apparente en effet à un scénario cousu de fil blanc.
Mais surtout, au-delà des conséquences économiques insoutenables d’une telle demande, la question qui est posée en creux est la suivante : qui acceptera d’aller mourir pour l’Ukraine une fois que l’ensemble de sa population aura été engloutie dans le hachoir à viande que représente aujourd’hui la ligne de front ?
C’est la question que pose en substance l’historienne Marta Havrushko en appui de cet extrait.
Note
[1] Ce chiffre ne correspond pas à la réalité. Zelensky confond en réalité livraison et consommation de missiles.








