Quoi qu’il en coûte
Comment Paris et Kiev font pression sur l’UE pour prolonger la guerre
Le président ukrainien a exhorté vendredi ses alliés européens à lui accorder un nouveau prêt de 70 milliards d’euros, en alertant sur le risque d’une crise migratoire si l’Ukraine s’effondrait en l’absence d’une nouvelle aide. Cette demande est activement soutenue par la France, dont le chef de l’État a immédiatement confirmé qu’elle y répondrait favorablement.

Volodymyr Zelensky s’est rendu en fin de semaine à Bruxelles lors de la dernière réunion du Conseil européen, où il a solennellement demandé une nouvelle aide de 70 milliards d’euros au titre de l’année 2027. Cette demande intervient cinq mois après l’obtention d’un prêt de 90 milliards destiné à financer l’effort de guerre ukrainien pour la période 2026-2027, et quelques semaines après la découverte d’un trou de 27 milliards dans le budget 2026 de la défense pour lequel le président ukrainien avait déjà sollicité la contribution de l’UE :
La guerre coûtera 155 milliards d’euros l’année prochaine. Et nous avons besoin d’au moins 70 milliards d’euros supplémentaires de votre part – pour la défense, pour les armes et pour notre résilience. C’est un montant réaliste. Et je vous demande de trouver ce soutien. Cela nous aidera à retenir la Russie.
Les pressions de l’Élysée en faveur des 70 milliards d’aide supplémentaire
La veille, à l’issue d’un entretien avec Volodymyr Zelensky à Bruxelles, Emmanuel Macron avait appelé ses homologues européens à donner « collectivement à l’Ukraine tous les moyens nécessaires pour se défendre et pour protéger sa population civile et ses infrastructures », en précisant que « La France continuera de prendre ses responsabilités », ce qui devrait représenter un engagement budgétaire de 13 milliards d’euros environ.
Vendredi, en conférence de presse, il a tenté de dissuader ses partenaires de ne pas répondre favorablement à la demande ukrainienne, en présentant ce rejet comme une forme de capitulation, et donc de lâcheté :
Et donc quiconque aujourd’hui explique aux Français, « on va faire des économies parce que tout ça n’est pas sérieux, on va arrêter de soutenir l’Ukraine », placerait à la première seconde la France dans une position inédite. Nous serions les seuls à ne plus le faire, les seuls. […] Et donc celles et ceux qui aujourd’hui disent qu’il faudrait arrêter de soutenir l’Ukraine et couper ses financements passe par-dessus bord la sécurité de notre Europe et surtout la sécurité des Françaises et des Français. La capitulation c’est la faiblesse. La faiblesse, c’est le danger.
https://youtu.be/XNHHJwhxtUc?t=1616
Alors que la poursuite de l’aide ukrainienne devient de plus en plus compliquée à justifier pour les dirigeants de l’UE vis-à-vis de leurs populations1, le chef de l’État a opposé le devoir moral des Européens à « tenir leur ligne » (jusqu’où et avec quel argent ?) à l’ambiguïté de la position américaine (c’est du moins ainsi que l’interprète la presse).
La demande ukrainienne intervient en effet à peine quelques jours après l’annonce d’un accord conclu entre Washington et Moscou concernant la fourniture de diésel russe aux États-Unis, et assorti de l’injonction, adressée à Volodymyr Zelensky, que l’Ukraine cesse de cibler les sites énergétiques russes.
Le président ukrainien avait presque instantanément répondu en attaquant l’un des terminaux destinés à l’approvisionnement des États-Unis et en expliquant qu’il ne tiendrait aucun compte de la demande formulée par la Maison-Blanche. Deux de ses plus proches conseillers avaient surenchéri en insultant Donald Trump qu’ils accusent de trahir l’Ukraine et de mettre en péril sa survie en ruinant la stratégie d’attrition des ressources économiques russes imaginée par Zelensky et ses alliés occidentaux.
Cette provocation de Kiev, jugée suicidaire par l’opposition ukrainienne, avait conduit Washington à menacer de suspendre le partage de renseignements et de limiter les achats d’armes américains (ou plus discrètement à imposer des limites de vitesse dans la transmission des données satellitaires via Starshield, la version militaire de Starlink) si Kiev s’entêtait à poursuivre ses frappes sur les infrastructures énergétiques et les raffineries russes.
Le chantage ukrainien qui contredit l’Élysée
Le 16 octobre, Emmanuel Macron a qualifié l’accord sur le diésel russe de décision « inappropriée et inefficace », reprenant ainsi la rhétorique ukrainienne.
Il n’a toutefois pas commenté les menaces exprimées lors du Conseil européen par Volodymyr Zelensky, pour qui l’abandon de l’Ukraine exposerait l’Europe à une crise migratoire sans précédent. Ce faisant, le président ukrainien a concédé que son pays se trouvait aujourd’hui dans une situation militairement et démographiquement désespérée, confirmant les analyses les plus pessimistes sur l’effondrement de la population ukrainienne, estimée officiellement à plus de 39 millions d’habitants.
Or le spectre d’une disparition de l’Ukraine sans une nouvelle enveloppe de 70 milliards contredit l’analyse de l’Élysée – qui justifie la pertinence de l’octroi de cette aide par l’enlisement de la Russie sur le front –, mais également celle du président ukrainien, pour qui la victoire ne dépendrait que d’une augmentation de sa capacité de production de drones.
Ces déclarations sont aujourd’hui démenties par la Russie, dont le chef d’état-major des armées, Valeri Gerasimov, affirme que les unités russes avancent aujourd’hui sur toute la ligne de front à un rythme de progression significativement plus élevé, et qu’elles ont permis la « libération de 6 500 kilomètres carrés de territoire et 310 colonies » depuis le début de l’année.
Si l’on est en droit de relativiser les déclarations du Kremlin, on peut a minima se demander si l’aide européenne arrive effectivement à bon port, comme le contestent aujourd’hui de plus en plus de voix en Ukraine, dont la population place désormais la corruption au premier rang de ses préoccupations, sans quoi elle sera par principe insuffisante, quelle que soit la situation réelle sur le front. Mais de quelle aide parle-t-on ?
Un article du 16 octobre publié l’éditeur en chef de The Amercian Conservative (« La fin de l’histoire en Ukraine ? ») explique que la guerre en se heurte actuellement aux « limites matérielles de l’appareil de guerre américain », dont Kiev et l’Iran auraient épuisé l’ensemble du stock d’intercepteurs Patriot, vitaux pour arrêter les missiles balistiques russes :
Le puits est à sec, et les Ukrainiens vont devoir plier bagage ici.
Si cette information est exacte – et il n’y a pas lieu d’en douter, c’est un secret de polichinelle –, la Russie aura alors réussi son pari. Le plus ironique serait qu’elle y soit parvenue malgré les sanctions imposées par l’Europe (plus de 35 000 depuis 2022) et le sabotage par Kiev et Washington des gazoducs Nord Stream, supposé asséché économiquement Moscou, et qui n’auront eu pour principal effet que d’affaiblir les économies des pays de l’UE. Était-ce l’objectif ?
- Contrairement à ce qu’affirme Emmanuel Macron, trois pays (la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque ont d’ores et déjà obtenu d’être exclus des obligations financières liées au prêt de 90 milliards d’euros. ↩︎








