Fenêtre d’Overton
Jusqu’à la dernière ukrainienne ? L’idée fait son chemin
Les appels à la mobilisation des femmes se multiplient depuis le début du mois en Ukraine. La fenêtre d’Overton commence seulement à s’ouvrir, mais la récente modification du régime européen de protection temporaire suggère que la décision a été anticipée par Bruxelles fin juillet.

Les pertes militaires ont atteint un niveau préoccupant en Ukraine. On ne connaît pas leur nombre exact, mais on sait que les autorités ukrainiennes et occidentales minimisent cette hémorragie, tout en concédant que l’armée manque cruellement de soutien, notamment en première ligne. Les soldats ukrainiens estiment aujourd’hui qu’au moins 200 000 hommes seraient morts sur le front depuis le début du conflit, vs 50 000 revendiqués par Volodymyr Zelensky, qui évalue à près de 35 000 le nombre de combattants à mobiliser chaque mois pour remplacer les pertes et garantir les rotations. Ce chiffre serait toutefois très inférieur aux besoins réels de l’armée, estimés à plus du double par le secrétaire de la Commission de sécurité nationale du Parlement ukrainien.
Face à la complexité d’une telle équation, impossible à résoudre uniquement par la mobilisation forcée, la question de l’enrôlement des femmes est désormais évoquée publiquement, même si elle n’est officiellement pas encore d’actualité – la fenêtre d’Overton commence à peine à s’ouvrir, après plusieurs annonces faites en 2024 (The Sunday Times) et 2025 (Die Berliner Zeitung) par la presse.
Une multiplication inquiétante des appels à l’enrolement des femmes
Une pétition électronique déposée par un entrepreneur privé a été enregistrée le 10 août sur le site officiel du Cabinet des ministres d’Ukraine[1]. Elle propose d’étendre les obligations de service militaire et de mobilisation aux femmes valides et sans enfant, par souci d’équité et en accord avec la Constitution ukrainienne, qui fait de la défense de la Partie un devoir commun à l’ensemble des citoyens sans distinction de sexe :
Article 65 : « La défense de la Patrie, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ainsi que le respect de ses symboles d’État, sont les devoirs des citoyens de l’Ukraine. Les citoyens accomplissent le service militaire conformément à la loi. »
Le même argument a été repris le 12 août par un soldat ukrainien, qui considère que la mobilisation des femmes est désormais inévitable, seules les mères, les étudiantes et les femmes qui exercent un métier « critique » étant selon lui « moralement légitimes » à bénéficier d’un report. Il estime par ailleurs que les simples critères physiques ou physiologiques (force, fécondité) ne devraient pas constituer un motif d’exemption, l’armée proposant un large éventail de tâches pouvant être accomplies par les femmes, quelle que soit leur constitution.
Cette position est soutenue quasiment dans les mêmes termes par une sergente des Forces armées ukrainiennes (Yulia Kobrinovich), engagée sur le front depuis mars 2022 comme médecin de combat. Elle milite depuis 2025 pour la suppression des reports chez les femmes, dont l’engagement militaire repose aujourd’hui entièrement sur le volontariat.
La décision a été anticipée il y a un mois par l’Union européenne
Le Conseil de l’Union européenne a confirmé le 30 juillet que la modification du régime de protection temporaire, qui prévoit d’en exclure les ressortissants ukrainiens en âge de combattre concernait également les femmes.
L’article 2 de la décision d’exécution dispose en effet que la protection temporaire, qui garantit aux Ukrainiens fuyant la guerre de pouvoir vivre et travailler légalement en UE, ne sera dorénavant accordée « qu’aux personnes qui sont en règle avec leurs obligations militaires en Ukraine, sur présentation, le cas échéant, d’une preuve en ce sens ». Or le porte-parole de la Commission européenne, Markus Lammert, a confirmé il y a deux jours que cette décision, adoptée à l’unanimité des pays membres, ne faisait « pas de distinction entre les hommes et les femmes », ce qui signifie qu’elle concerne a minima les professionnelles de santé actuellement soumises à une obligation d’enregistrement pour le service militaire.
Si cette obligation d’enregistrement « n’est pas une mobilisation de femmes médecins », elle en constitue néanmoins l’antichambre dans la mesure où les femmes enregistrées « peuvent être appelées au service militaire ou engagées pour effectuer des travaux visant à assurer la défense de l’État en temps de guerre sur une base volontaire », du moins pour l’instant.
Vers une mobilisation inspirée du modèle israélien ?
Le scénario d’une mobilisation prochaine des femmes semble donc avoir été anticipé, y compris sur le plan législatif. L’ancien ministre de la Défense de l’Ukraine, Oleksii Reznikov, a précisé le 20 août, lors d’une interview accordée à la chaîne Radio Svoboda, quel pourrait être le cadre de cette future loi, qu’il réclame aujourd’hui au nom de l’égalité de genre en mettant en avant le modèle israélien. L’objectif ne serait pas d’envoyer des femmes au front, mais de libérer pour le combat les hommes qui occupent actuellement des postes d’arrière, ce qui permettrait selon lui « d’augmenter la ressource de mobilisation de moitié ».
Peut-on sincèrement croire qu’à partir du moment où elles seront soumises à une obligation de service militaire, elles ne subiront pas les mêmes violences et les mêmes atteintes aux libertés fondamentales que les hommes raflés quotidiennement pour être envoyés sur le front, dont le commissaire aux droits humains d’Ukraine, Dmytro Lubinets, estime qu’elles sont aujourd’hui la norme ?
La réponse semble suffisamment évidente pour qu’Oleksii Reznikov pose implicitement la question et tente de rassurer, en anticipation d’une possible implosion de la colère de la population ukrainienne, qui n’hésite plus à poignarder à mort les agents qui tente de lui enlever ses enfants :
Le mot « mobilisation » implique déjà une contrainte. Or, je parle d’autre chose. Je dis qu’il faut commencer par une campagne d’information, afin de faire naître une compréhension claire au sein de la société. Il faut convaincre la majorité que les femmes doivent elles aussi défendre le pays aux côtés des hommes. Si ce sentiment commence à dominer dans la société, la Verkhovna Rada n’aura qu’à se réunir en séance plénière, appuyer sur les boutons et « tu-tu-tu-tu » – c’est adopté.
L’ancienne porte-parole de Volodomyr Zelensky, Juila Mendel, confirme que cette opération de nudging est bel et bien en cours, ce qui suggère que la décision a probablement déjà été prise et que le président Zelensky sait qu’elle est inacceptable pour la population.
Une telle mesure représente une opportunité probablement inestimable pour le régime de Kiev dans la mesure où les Ukrainiennes sont aujourd’hui le premier obstacle auxquels se heurtent les agents de recrutement lors des rafles de leurs maris, de leurs enfants ou de leurs voisins. Elles sont aussi les seules à pouvoir circuler dans les rues sans risquer d’être enlevées. Qu’adviendra-t-il si elles sont à leur tour obligées de se terrer pour échapper à ces chasses à l’homme quotidiennes ?
Note
[1] Le texte n’a recueilli à ce jour que 589 signatures sur les 25 000 nécessaires pour proposer un projet de loi.








