Mémoire d’outre-tombe

Équipe Le Point Critique | 22 août 2026

L’État ukrainien rend à nouveau hommage à un ancien collaborateur nazi, Yevhen Konovalets

L’Ukraine a procédé mardi à la réinhumation solennelle du fondateur et premier chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), Yevhen Konovalets, au Cimetière militaire mémorial national. Ses restes devraient être transférés prochainement au Panthéon national ukrainien, dont la création a été actée le 1er juillet dernier, avec pour objectif : construire le socle identitaire de la nouvelle Ukraine.

Cérémonie funéraire organisée le 14 août par le 3e corps d'armée d'Azov en hommage à Yevhen Konovalets

En plein cœur d’une guerre existentielle, alors qu’elle se débat pour ne pas disparaître, l’Ukraine s’est autorisée le 18 août une parenthèse mémorielle, qualifiée de « priorité nationale » par le président Zelenksy : honorer la promesse faite il y a 88 ans à un ancien collaborateur nazi assassiné par un agent des services secrets soviétiques sur ordre de Staline.

La réinhumation de Yevhen Konovalets, ordonnée le 15 juillet par le Conseil des ministres « avec les honneurs militaires complets », fait suite à celle d’Andriy Melnyk, second chef de l’OUN, dont il a partagé la direction avec Stepan Bandera après la scission de l’Organisation en 1940. Elle a été organisée à Kiev, le 26 mai dernier. Celle de Symon Petliura, enterré au cimetière Montparnasse à Paris, est pratiquement actée, celle de Bandera est en discussion. C’est sous leur commandement que furent commis respectivement « la plupart des pogroms qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de Juifs en Ukraine » et l’un des massacres les plus barbares de l’Holocauste, la Shoah par balles.

L’allégeance de Konovalets au IIIe Reich est aujourd’hui parfaitement documentée et de fait assumée par Kiev, qui la présente comme une simple alliance stratégique, motivée par une noble cause. L’arrivée Hitler au pouvoir, dont le colonel ukrainien était un admirateur, ne mit pas un terme à sa collaboration avec les services de renseignement et de contre-espionnage de l’armée allemande (Abwehr), comme l’a expliqué en juillet dernier le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie.

L’historienne juive Marta Havrushko, qui se dit aujourd’hui physiquement menacée par le régime de Kiev pour en exposer obstinément la dérive, explique que « c’est sous [sa] direction que l’OUN » – officiellement héroïsée il y a quelques mois par le président ukrainien – « a développé son programme antisémite ». Elle se demande sur ce principe s’il aurait « permis à un comédien juif de diriger l’ethno-État ukrainien de ses rêves ».

Nous la citons régulièrement, ainsi que son collègue politologue, Ivan Katchanovsk, tous les deux ukrainiens, car ils sont la preuve que l’inquiétude suscitée par ce coming out du régime de Kiev ne puise pas ses racines dans la « propagande du Kremlin », mais bien dans une « stratégie d’État », ainsi que le Congrès mondial ukrainien (UWC) qualifie cette surenchère d’initiatives mémorielles.

De quelle mémoire parle-t-on ?

Plusieurs corps du régiment d’Azov ont récemment rendu hommage à l’ancien chef de l’OUN, dont leur propre école militaire porte le nom. Son 1er corps, aujourd’hui intégré à la Garde nationale, a projeté une de ses citations le 23 mai – date anniversaire de la mort de Konovalets – sur la statue de la Mère-Patrie, à Kiev, à l’occasion de la Journée nationale des héros. La date est célébrée depuis 1941, l’année de la Déclaration d’indépendance de l’Ukraine, également appelée « restauration de l’État ukrainien », dont l’Acte stipule noir sur blanc :

3. L’État ukrainien nouvellement formé travaillera en étroite collaboration avec le national-socialisme de la Grande Allemagne, sous la direction de son chef, Adolf Hitler, qui veut créer un nouvel ordre en Europe et dans le monde et aide les Ukrainiens à se libérer de l’occupation soviétique. L’Armée révolutionnaire populaire ukrainienne, qui a été formée sur les terres ukrainiennes veut continuer à se battre avec l’armée allemande alliée contre l’occupation moscovite pour un État souverain et uni et un nouvel ordre dans le monde entier.
Vive la Souveraineté de l’Ukraine-Unie ! Vive l’Organisation des nationalistes ukrainiens ! Vive le leader de l’Organisation des nationalistes ukrainiens et le peuple ukrainien – Stepan Bandera.
Gloire à l’Ukraine !

C’est à ce texte prétendûment fondateur de l’Ukraine moderne, ponctué par le fameux slogan qui était le cri de guerre de l’OUN (Слава Україні), que se réfèrent aujourd’hui le président ukrainien et son projet de création d’un Panthéon national.

Le 14 août, enfin, deux cérémonies ont été organisées par Azov autour du cercueil de Konovalets : la première en journée, avec la consécration des drapeaux du régiment par les soldats du 1er corps, la seconde de nuit, lors d’un hommage organisé par le 3e corps dans la plus pure et la plus glaçante tradition nazie.

Comme en mai dernier lors de la réinhumation d’Andriy Mlenyk, où le président Zelensky avait déclaré qu’il était désormais revenu dans l’Ukraine « dont il avait rêvé », le fondateur du régiment Azov et actuel commandant du 3e corps d’armée, Andriy Biletsky, a promis à l’ancien colonel d’achever son projet. Marta Havryshko résume l’esprit de cette cérémonie d’outre-tombe, organisée malheureusement après le départ de Laura Loomer, l’influenceuse américaine venue vérifier par elle-même qu’il n’y a aucun nazi en Ukraine, comme le lui ont assuré Andriy Biletsky et Volodymyr Zelensky. Qu’elle n’ait aucun regret, les femmes n’étaient pas conviées à cette cérémonie :

Des soldats arborant des runes et des symboles nazis, discrètement dissimulés sous leurs uniformes ukrainiens, se sont rassemblés de nuit – le créneau traditionnel des forces des ténèbres. Ils ont allumé leurs torches, pour ouvrir un portail vers l’autre monde.
Et puis est arrivé leur Chef Blanc, Andriy Biletsky.
Nécromancie. Nuit. Les forces des ténèbres. Torches. Feu. Une porte vers l’au-delà.
À ce stade, il ne manquait plus qu’un pentagramme et quelqu’un demandant au traiteur si le sacrifice de sang était sans gluten.
Devant les cendres de Konovalets, Biletsky a prêté serment :
« Devant les cendres du Colonel, je jure de mener sa cause jusqu’au bout et de bâtir l’Ukraine dont il rêvait. »
Une promesse charmante – jusqu’à ce qu’on se demande quelle sorte d’Ukraine Konovalets rêvait vraiment de bâtir.
Sa vision était celle d’un État autoritaire dont il serait le leader.
Il devait aussi être monoethnique.
Les méthodes ultérieurement employées par l’OUN et l’UPA contre les minorités ethniques incluaient la violence de masse et le nettoyage ethnique ; les formations et individus nationalistes ukrainiens ont également eu diverses formes de collaboration avec l’Allemagne nazie, y compris une participation aux persécutions et aux tueries liées à l’Holocauste.

Marta Havryshko attire aujourd’hui l’attention sur le sort d’un militant antiguerre ukrainien, Bogdan Syrotiuk, condamné à 15 ans de prison le 10 août pour avoir notamment critiqué « la glorification de l’OUN et de l’UPA, de la division Galicie de la Waffen-SS et l’utilisation de symbolique nazie et d’extrême droite dans l’armée, notamment au sein des unités Azov », ce que Kiev considère comme une preuve d’allégeance à la Russie, et donc comme comme un acte de trahison.

Aucune nation n’est allée aussi loin dans l’apologie du nazisme.

En France, on appelle pas ça ce type de propos une « ingérence étrangère », et lorsque l’on est russe, ce délit vous vaut d’être expulsé et de voir l’ensemble de vos comptes bancaires clôturés du jour au lendemain.

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