Arithmétique
Pertes humaines en Ukraine, la bataille des chiffres
Un nouvel échange de corps entre l’Ukraine et la Russie contredit le bilan des pertes annoncées par le président Zelensky, qui avait réussi en juillet l’exploit de ressusciter 5 000 soldats ukrainiens. Selon ses propres soldats, elles se rapprocheraient des 2,5 millions d’hommes blessés, tués ou disparus, un chiffre conforme aux allégations d’un groupe de hackers russes. Un commandant dénonce « une destruction systématique de la population masculine ukrainienne ».

Le 31 juillet dernier, Volodymyr Zelensky a détaillé le volume de pertes ukrainiennes enregistrées depuis le début du conflit. Selon le président ukrainien, au moins 50 000 militaires (soldats ou mobilisés) auraient péri sur le front, 400 000 seraient gravement blessés et un « grand nombre » seraient signalés comme manquants au front[1], Volodymyr Zelensky n’ayant pas souhaité communiquer leur nombre afin de ne pas divulguer d’information stratégique au Kremlin. Il a en revanche « confirmé » que les Russes perdaient 30 000 soldats par mois, ce qui porterait à 1,6 million le nombre de soldats russes tués ou blessés depuis le début du conflit :
Ces chiffres, abondamment cités par la presse, soutiennent le récit selon lequel la Russie serait au bord de l’effondrement. Peut-on pour autant estimer qu’ils sont crédibles, Volodymyr Zelensky ayant affirmé il y a sept mois que le nombre officiel des décès s’élevait à 55 000, vs 50 000 aujourd’hui ?
Estimations indépendantes des pertes ukrainiennes et russes
Les dernières estimations du Center for Strategic and International Studies (CSIS) font état d’un volume de pertes compris entre 525 000 et 625 000 côté ukrainien, dont 125 000 à 150 000 tués entre février 2022 et juin 2026, vs 1,4 million de pertes (1,45 selon l’état-major général de l’armée ukrainienne), dont 450 000 morts du côté russe, ce qui représenterait un ratio de 8:1 en faveur de l’Ukraine.
A contrario, les relevés publiés par le ministère russe de la Défense, compilés par le média Verstka ou l’agence de presse TASS, revendiquent la perte d’environ1,8 million de militaires ukrainiens tués ou blessés sur la même période, dont plus de 223 000 depuis le début de l’année. Le Kremlin n’a en revanche publié depuis septembre 2022 aucun bilan officiel des pertes humaines russes, mais les principales sources indépendantes les évaluent entre 352 000 (Meduza et Mediazona), et 500 000 à 800 000 (Conflict Intelligence Team).
Où est la vérité dans cette guerre des chiffres ?
Données de la Croix-Rouge internationale
L’Ukraine et la Russie ont procédé jeudi à un nouvel échange de dépouilles sous le contrôle du Comité international de la Croix-Rouge. Le ratio entre le nombre de corps remis par la Russie (261) et celui reçu de la part de l’Ukraine (24) s’établit à 11:1, ce qui confirme la tendance observée depuis le début du conflit, systématiquement en faveur de la Russie. En l’espace de deux ans, elle a restitué le corps de 19 108 soldats ukrainiens, mais n’a reçu en échange que 645 dépouilles russes (30:1), le niveau historique ayant été atteint il y a un an, avec un rapport de 59:1 en juillet 2025.
Ces chiffres ne reflètent certes pas le différentiel de pertes réelles dans la mesure où la Russie avance et/ou les soldats ukrainiens tombés sous ses balles se retrouvent donc en territoire ennemi, mais Kiev ne peut pas invoquer ce biais puisqu’elle soutient être aujourd’hui à l’initiative de l’attaque et qu’elle affirme même reprendre des territoires.
Surestimation des pertes russes vs sous-estimation des pertes ukrainiennes
L’analyste Olivier Dujardin a analysé pour Le Diplomate le rapport du CSIS du 27 janvier 2026 – aujourd’hui considéré comme l’étalon de la déroute russe –, qui évaluait à 600 000 le nombre pertes ukrainiennes, vs 1,2 million côté russe, en se basant essentiellement sur l’extrapolation des pertes mensuelles revendiquées par Kiev qui contredisent de manière flagrante la réalité du front selon Olivier Dujardin.
En reconstituant les volumes d’effectifs militaires engagés de part et d’autre, il estime à 1,6 million et 1,7 million le nombre de combattants appelés respectivement sous les drapeaux ukrainiens et russes depuis le début de la guerre. L’armée russe n’ayant a priori recruté que 80 000 soldats supplémentaires depuis le début de l’année, la supériorité numérique des Ukrainiens sur le front devrait théoriquement être écrasante. Or ce rapport de force est aujourd’hui démenti par le consensus autour du nombre de soldats ukrainiens (entre 800 000 et 900 000 selon différentes sources militaires, dont 300 000 à 600 000 détachés sur le front), et par les déclarations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrskyi, qui évaluait fin juin à 721 300 les effectifs russes de première ligne, ce qui impliquerait, selon les estimations de Volodymyr Zelensky, que la Russie a mobilisé plus de 2,3 millions d’hommes.
La dynamique opérationnelle – marquée par un grignotage territorial constant de la part des forces russes – rend crédible un rapport de force de l’ordre de 500 000 à 600 000 soldats côté ukrainien face à environ 700 000 soldats côté russe. Or, si l’on accepte ces ordres de grandeur, les estimations du CSIS deviennent difficilement compatibles avec la réalité opérationnelle observée.
La preuve par les rafles
Cette bataille de chiffres est aujourd’hui occultée par une réalité crue. L’une des dernières rafles de civil filmées en Ukraine montre que Kiev est aujourd’hui aux abois et ne reconnaît plus qu’un seul critère pour être mobilisé de force et envoyé sur le front : avoir un pouls, quel que soit l’âge ou l’état de santé. Dans cette vidéo, on voit un jeune Ukrainien affirmant n’avoir que 19 ans être arraché à coup de pied d’une voiture malgré les hurlements de sa petite amie, sans qu’aucun papier ne lui soit demandé. L’âge minimum requis pour être adressé sur le front n’est pourtant que de 25 ans actuellement.
Il sera probablement tué dans les jours ou les semaines qui viennent, comme le suggère le récit de Marta Havryshko concernant le sort de deux de ses cousins, où l’historienne accuse le président ukrainien de mentir « à son propre peuple et à l’ensemble du monde ».
Elle précise dans un autre post que les chiffres revendiqués par Volodymyr Zelensky sont démentis par ses propres soldats selon lesquels « le vrai bilan des morts est d’au moins 200 000. » Il serait potentiellement bien plus élevé selon un commandant ukrainien, le général-lieutenant Apti Alaudinov, qui affirme que « le nombre réel de pertes ukrainiennes, morts et disparus confondus, a largement dépassé les 2 millions et se rapproche des 2,5 millions », conformément aux allégations d’un groupe de hackers russes, qui affirmaient fin juin que Kiev aurait perdu 2,4 millions de soldats au cours des quatre dernières années, dont plus de 400 000 depuis le début de l’année.
Note
[1] Ce dernier groupe inclut les prisonniers, les déserteurs et les victimes non récupérées ou non identifiées, qui ne sont pas comptabilisées dans le décompte des personnes tuées.
