Cas d’école

Équipe Le Point Critique | 30 juillet 2026

Voyage de Laura Loomer en Ukraine, l’interview Potemkine

L’influenceuse américaine Laura Loomer est rentrée de Kiev le 28 juillet, au terme d’un voyage qui l’aurait convaincu qu’il n’y a aucun nazi en Ukraine. Elle est aujourd’hui accusée d’avoir perçu entre 2 et 3 millions de dollars pour réaliser une enquête Potemkine, ayant pour point d’orgue la rencontre avec le fondateur et l’actuel commandant de la 3e brigade d'assaut « Azov ».

Volodymyr Zelensky et Laura Loomer, Kiev juillet 2026

L’influenceuse américaine Laura Loomer a effectué fin juillet un voyage en Ukraine, au cours duquel elle a rencontré le président Volodymyr Zelensky ainsi que le général Andriy Biletsky, le fondateur et l’actuel commandant de la 3e brigade d’assaut « Azov ». Elle a justifié ce déplacement par une sorte d’éveil progressif l’ayant poussé à venir vérifier par elle-même la réalité d’un certain nombre de théories sur l’Ukraine, populaires aux États-Unis et conformes avec la position du Kremlin. La presse a abondamment commenté l’événement marqué par un revirement spectaculaire de cette ancienne journaliste de Russia Today (RT), égérie de l’électorat républicain MAGA, qu’elle exhortait hier à prendre la mesure de l’infestation de l’Ukraine par des néonazis. Lors de sa rencontre avec le président ukrainien, elle a confessé son erreur de jugement et demandé pardon au peuple ukrainien pour s’être laissé abuser par la propagande russe :

J’ai fini par comprendre que j’ai été trompée par la propagande russe et que je croyais à beaucoup de choses fausses sur l’Ukraine. Je pensais que c’était un pays rempli de nazis.

Rien ne va dans cette confession et dans la manière dont elle a été mise en scène, à commencer par la méthode utilisée par Laura Loomer, dont le choix démontre précisément l’inverse de ce que son « enquête » était supposée prouver.

Ce voyage intervient au cœur de la croisière mémorielle lancée fin mai par Volodymyr Zelensky, visant non seulement à réhabiliter d’anciens collaborateurs nazis, mais à absoudre l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) des atrocités perpétrées par ses soldats sous l’Holocauste en collaboration avec le IIIe Reich, et donc à faire ouvertement l’apologie de crimes nazis.

Ce contexte inédit, qui a fait couler des flots d’encre sur les réseaux sociaux (qui sont la cour de jeu de Laura Loomer) n’a paradoxalement pas été abordé lors de l’interview du président ukrainien, dont on peut s’étonner qu’il n’ait pas évoqué la création d’un Panthéon national, votée début juillet, qui accueillera demain la dépouille de ces « héros ». Cette séquence mémorielle a pourtant suscité un immense embarras parmi les soutiens de l’Ukraine, précisément parce qu’elle accrédite la « propagande russe » concernant le problème nazi ukrainien. Il est donc assez contre-intuitif que Laura Loomer ait vu dans les déclarations péremptoires de Volodymyr Zelensky la preuve qu’il s’emploie méthodiquement à déconstruire depuis deux mois. L’influenceuse l’a interrogé sur l’épisode de la Shoah par balles, où l’on estime qu’environ 1,5 million de juifs ont furent assassinés par l’UPA sous le commandement de Stepan Bandera, un « mec cool » [sic.] dont la panthéonisation devrait intervenir en 2026 ou en 2027 :

Volodymyr Zelensky : Vous avez peut-être raison, nous devons insister davantage sur le fait qu’il n’y a pas de nazisme en Ukraine et qu’il n’y en a jamais eu. Nous comptons donc des centaines de minorités, des populations diverses, des minorités juives, des communautés juives différentes.

Laura Loomer : Vous dites qu’il n’y a jamais eu de nazis en Ukraine, mais que dites-vous du massacre massif des Juifs en Ukraine ?

Volodymyr Zelensky : À Babi Yar, les fascistes ont attaqué le ghetto de Babi Yar, où ils ont tué 130 000 personnes. Il y avait des files d’attente de gens, des enfants, des Juifs et des Ukrainiens, mais surtout des gitans. Des gitans aussi, mais surtout des Juifs. Oui. Et nous avons érigé un monument. C’est un grand parc. Désolé, ce grand parc, mais il ne s’agit pas, vous savez, d’un lieu de repos ou quoi que ce soit d’autre. Mais nos enfants doivent se souvenir, doivent savoir ce qui s’est passé. Et je voulais dire que le nombre de synagogues, le nombre de monuments commémoratifs de telles tragédies, le nombre de ces histoires et le nombre de ces millions de personnes, tout cela, c’est la loi et tout le reste. C’est la réponse à Poutine.

Trop de cocaïne ou trop de complaisance ?

L’interview d’Andriy Biletsky n’a pas encore été diffusée, mais là encore, il est difficile de ne pas être affligé par la grossièreté de la manœuvre qui ne peut être, dans le meilleur des cas, qu’une tribune permettant à Azov de blanchir sa réputation. En attendant le récit d’Andriy Biletsky, annoncé sans filtre, Laura Loomer explique que la répression de l’idéologie nazie par la loi ukrainienne est la preuve irréfutable que l’objectif du Kremlin, qui fait de la dénazification de l’Ukraine (ou plus précisément, du régime de Kiev) l’une de ses priorités, reposerait sur un simple fantasme. CQFD. Sauf à organiser son propre suicide, on imagine donc mal celui qui s’est donné comme surnom le « Grand Chef blanc » faire un coming out en mondiovision.

Quand bien même on se rassurerait à bon compte en prétendant que les réseaux sociaux amplifient un phénomène marginal, la profondeur de l’imprégnation éventuelle de l’armée et de l’État ukrainiens par l’idéologie nazie ne saurait se mesurer au nombre d’adorateurs officiellement déclarés d’Adolf Hitler. Le fait de glorifier, au prix d’une interprétation historique douteuse, des hommes qui collaborèrent avec une détermination et une conviction sans faille à ce corpus idéologique répond en soi à la question que Laura Loomer prétend s’être posée alors que la réponse avait déjà été officiellement donnée.

Une recherche rudimentaire sur les réseaux sociaux lui aurait probablement épargné un voyage réputé à haut risque en Ukraine. Il nous a fallu seulement quelques clics pour réunir ces images, mais il en existe des dizaines ou des centaines d’autres qui inondent le réseau X depuis que la boîte de Pandore a été ouverte fin mai :

Deux journalistes ukrainiens, Diana Panchenko et Anatoly Shariy accusent aujourd’hui Laura Loomer d’avoir exécuté une commande pour le compte du régime de Kiev financée par l’oligarque Rinat Akhmetov entre 2 et 3 millions de dollars. Si ces affirmations sont invérifiables, cette enquête Potemkine évoque en revanche les opérations de blanchiment d’image menées par le IIIe Reich (les Jeux olympiques de Berlin en 1936, le programme Kraft durch Freude, le film Terezín…), notamment les visites contrôlées des camps de concentration organisées par le régime nazi pour dissimuler l’horreur des conditions de vie et l’ampleur de l’extermination.

Pour rappel, l’ancienne porte-parole de Volodymyr Zelensky a révélé en mai dernier cette étrange instruction qu’il avait donnée à son équipe de communication : « J’ai besoin d’une propagande à la Goebbels ». Là encore, ce n’est pas une preuve, mais c’est a minima un problème.

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