Silence coupable
Attentat contre Nord Stream, que cache le gouvernement allemand ?
Le journaliste allemand Florian Warweg publie un document inédit concernant l’attentat contre les gazoducs Nord Stream qui tend à accréditer l’hypothèse selon laquelle l’Ukraine ne serait pas le commanditaire de l’attentat et que l’identité de celui-ci serait connue de la chancellerie allemande, voire que l’attentat aurait été commis avec son approbation.

L’enquête concernant l’attentat commis le 26 septembre 2022 contre les gazoducs Nord Stream a connu un rebondissement le 1er juillet dernier, avec l’inculpation d’un officier de l’armée ukrainienne et le dépôt d’une plainte par le parquet allemand à l’encontre du régime de Kiev. Serhiy Kuzyetsov avait été arrêté en août dernier en Italie et extradé en novembre vers l’Allemagne, où il est donc désormais officiellement poursuivi pour complicité crime de guerre et non pour « sabotage anticonstitutionnel », comme annoncé initialement, pour avoir coordonné et dirigé l’équipe qui a saboté les pipelines Nord Stream 1 et 2 reliant la Russie à l’Europe, en mer Baltique, près de l’île danoise de Bornholm.
La plainte du parquet allemand contre l’État ukrainien
La justice allemande l’accuse d’avoir agi « sur ordre d’autorités étatiques ukrainiennes » avec le soutien d’autres militaires (environ sept suspects auraient été identifiés), dans le but de priver la Russie des revenus gaziers issus du trafic avec l’Europe et utilisés pour financer la guerre qu’elle mène aujourd’hui en Ukraine. Elle se base notamment sur des conversations téléphoniques échangées entre Kuzyetsov et son épouse lors de sa détention en Italie, des données de son téléphone et des sources polonaises démontrant que Kuzyetsov était une agence de renseignement ukrainien en service.
En avril dernier, le journaliste Bojan Pancevski (Wall Street Journal) avait affirmé que l’attentat avait été planifié par le commandant en chef de l’armée ukrainienne, Valeri Zaloujny, exfiltré par la suite au Royaume-Uni où il occupe désormais la fonction d’ambassadeur de l’Ukraine, et validé personnellement par Volodymyr Zelensky. Il avait toutefois formellement disculpé les États-Unis dont la responsabilité avait été pointée immédiatement après l’explosion par le député polonais Radosław Sikorski.
Le journaliste Ulrich Thiele (Cicero) qui a rapporté les détails de la plainte allemande confirme qu’il s’agit d’une opération ukrainienne, mais menée « dans le monde de l’ombre de la CIA – et dans le centre de pouvoir de la politique allemande ». Elle aurait été coordonnée par Roman Chervinsky, un ancien colonel des forces spéciales ukrainiennes et officier des services de renseignement (GUR), issu de la Cinquième Direction, une unité spéciale d’agents ukrainiens créée en 2015 par la CIA. C’est lui qui aurait géré la logistique, le soutien, le recrutement et la supervision globale de l’équipe, sous l’autorité de Valeri Zaloujny. L’exécution de l’attentat aurait été pilotée par Serhiy Kuzyetsov, dont l’article de Cicero évoque les liens avec Vasyl Burba, l’ancien chef du GUR de 2016 à 2020, présentés tous les deux officiers formés et soutenus par la CIA après l’opération de l’Euromaïdan. C’est ce trio (Bruba, Kuzyetsov et Chervinsky) qui aurait soumis à Zaloujny le projet d’attentat, pour lequel un agent de la CIA avait initialement promis un financement à hauteur de 200 000 $.
La mise en cause de l’État allemand
Concernant l’implication de Berlin, Ulrich Thiele accuse le chef de la Chancellerie Wolfgang Schmidt, plus proche collaborateur d’Olaf Scholz et responsable des services de renseignement, d’avoir reçu des informations détaillées de ses homologues néerlandais (nombre d’auteurs, date, et de les avoir ignorées, puis d’avoir occulté le fait qu’il disposait de ces renseignements afin de ne pas compromettre le soutien financier et militaire à l’Ukraine :
Quelques jours plus tard, un message du MIVD – le service de renseignement militaire néerlandais – parvient au quartier général de la CIA à Langley. Les Néerlandais y font état d’un projet ukrainien dont ils ont connaissance. La note détaille les éléments : six individus, de fausses identités et un voilier affrété. Le MIVD précise même une date : le 19 juin 2022, soit deux jours après la fin de BALTOPS22, un exercice naval de l’OTAN en mer Baltique. Un paragraphe s’avère particulièrement explosif. Jusque-là, la CIA connaissait l’existence de Burba et de Chervinsky ; or, le rapport indique désormais que l’équipe opère sous le commandement de Valeri Zaloujny, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes.
Le mutisme de Berlin
Le journaliste allemand Florian Warweg (Ostdeutsche Allgemeine Zeitung, ex-RT Allemagne) a publié le 24 juillet la réponse du ministre fédéral chargé de missions spéciales de l’Allemagne, Thorsten Frei, à une question posée par une parlementaire allemande (Anna Rathert, AdD) concernant les informations dont disposaient le gouvernement allemand en amont de l’attentat et les mesures éventuellement prises pour tenter d’empêcher son exécution.
Le chef de la Chancellerie fédérale explique ne pas être habilité à répondre en invoquant la protection du bien de l’État et de la coopération avec les services de renseignement étrangers, mais en confirmant de fait que ses services avaient effectivement reçu des informations concernant le projet de sabotage de Nord Stream. Le courrier est daté du 10 juillet 2026 :
Le droit de question et d’information constitutionnellement garanti du Bundestag allemand vis-à-vis du gouvernement fédéral est limité par des intérêts dignes de protection de rang constitutionnel, parmi lesquels figurent notamment les considérations liées au bien de l’État. L’objet de la question concerne des informations qui touchent dans une mesure particulièrement élevée le bien de l’État et qui, par conséquent, ne peuvent pas être communiquées, même sous une forme classifiée.
Une divulgation des informations et renseignements demandés comporterait le risque concret que des détails soient connus, qui, sous l’angle de la protection de la coopération des services de renseignement avec des partenaires étrangers, sont particulièrement dignes de protection. […].
Si, en conséquence d’une perte de confiance, des informations provenant de sources étrangères venaient à manquer ou à diminuer sensiblement, il en résulterait des lacunes d’information significatives avec des conséquences négatives pour l’exactitude de la représentation de la situation sécuritaire en République fédérale d’Allemagne ainsi que pour la protection des intérêts allemands à l’étranger. […]
Les contenus demandés portent sur la coopération avec des services de renseignement étrangers, raison pour laquelle une communication même à un cercle limité de destinataires ne peut pas tenir compte de leur besoin de protection. Car en cas de révélation des informations dignes de protection, aucun remplacement par d’autres instruments d’obtention d’informations ne serait plus possible.
Il résulte de ce qui précède que les informations demandées touchent des intérêts de secret dignes de protection de telle sorte que le bien de l’État l’emporte sur le droit d’information parlementaire. Dans cette mesure, le droit de question des députés doit exceptionnellement céder le pas devant l’intérêt de secret des services de renseignement fédéraux. »
L’embarras de Kiev
Le chancelier Friedrich Merz n’a fait à ce jour aucune déclaration concernant l’évolution de l’enquête. Volodymyr Zelensky a en revanche été amené à s’exprimer le 1er juillet lors d’un déplacement à Dublin (Irlande). Il s’est montré particulièrement mal à l’aise lorsqu’un journaliste allemand l’a interrogé sur la plainte émise par le parquet allemand :
Nous ne connaissons pas encore tous les détails de cette procédure. Nous n’avons pas officiellement reçu tous les détails, du moins je ne les ai pas vus. Les autorités compétentes de nos pays vont prendre contact, et lorsque nous aurons plus de détails, nous pourrons probablement répondre. Pour l’instant, il est trop tôt pour parler.
Au lendemain des révélations de la justice allemande concernant l’implication de l’Ukraine, le média Le Diplomate a posé trois questions qui restent plus que jamais d’actualité, si comme on le devine aujourd’hui, l’Allemagne a choisi de fermer les yeux et de sacrifier son économie en se privant d’une source énergétique bon marché, pour consolider un partenariat avec l’Ukraine potentiellement sur des bases idéologiques éminemment dangereuses :
Comment l’Union européenne a-t-elle pu continuer à financer massivement Kiev sans exiger toute la lumière sur une attaque ayant frappé directement les intérêts énergétiques européens ?
Pourquoi certains médias et responsables politiques ont-ils écarté aussi rapidement certaines pistes d’enquête dès 2022 ?
Que reste-t-il de la crédibilité occidentale si un partenaire soutenu à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros est impliqué dans le sabotage d’une infrastructure européenne majeure ?
Le dernier rebondissement en date vient du Royaume-Uni où une juge londonienne a décidé que l’assureur Lloyd’s und Arch n’avait pas à verser à Nord Stream AG, contrôlée par la société russe Gazprom, les 580 millions d’euros au titre de sa destruction, l’attaque contre les gazoducs étant « indirectement » liée à la guerre en Ukraine, et tombant donc sous le coup d’une clause d’exclusion.
Est-ce le seul objectif du changement de chef d’accusation décidé par la justice allemande ?
