Sans complexe
Comment l’Ukraine tente d’acheter son adhésion à l’Union européenne
Ursula von der Leyen a reçu le 15 juillet à Kiev la toute première médaille de l’Ordre européen en remerciement pour les 125 milliards d’aide européenne accordés depuis 2022 et pour son soutien personnel à la candidature d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. Cette séquence a permis de fermer la parenthèse ouverte il y a quelques jours par une eurodéputée polonaise autour du problème de la glorification du nazisme par Kiev.

Volodymyr Zelensky a remis le 15 juillet dernier à la présidente de la Commission européenne la médaille de l’Ordre européen, créé spécifiquement en son honneur, en remerciement pour sa « contribution significative au renforcement de la résilience de l’Ukraine » (125 milliards d’euros attribués sans aucun contrôle), et pour « ses mérites personnels exceptionnels dans le soutien de l’Ukraine vers une adhésion pleine et entière à l’Union européenne ».
Il pourrait ne s’agir au premier abord que d’une tentative grossière de corruption, justifiée par les perturbations qu’a subies récemment l’examen de la candidature ukrainienne, déclarée irrecevable le 11 juillet par l’eurodéputée polonaise Ewa Zajączkowska-Hernik. La veille, elle avait été inscrite sur la liste noire de l’État ukrainien après avoir dénoncé publiquement l’incompatibilité avec les valeurs européennes de la glorification d’anciens nazis par le régime de Kiev. Cette intervention avait joué un rôle décisif dans l’adoption d’une résolution parlementaire confirmant la légitimité de ces réserves, mais en des termes pudiques.
Cette séquence confirme en réalité que l’Ukraine est bien déterminée à rejoindre l’UE dans les plus brefs délais, mais qu’elle le fera à ses conditions, qui excluent toute remise en question de ses valeurs.
C’est ce que suggère la phrase subliminale prononcée par Volodymyr Zelensky, que l’ensemble des Polonais ont entendue et comprise de la même façon, comme une allusion à l’offense essuyée récemment par le président ukrainien. Pour mémoire, le président polonais a déchu Volodymyr Zelensky de l’ordre de l’Aigle blanc, le 19 juin dernier, suite à son refus d’annuler le décret cité par Ewa Zajączkowska-Hernik, attribuant le titre de « héros de l’UPA » à un corps d’élite de l’armée ukrainienne, en référence aux auteurs du massacre de plus de 100 000 Polonais perpétré en Volhynie durant l’Holocauste par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) en collaboration avec les nazis.
C’est un honneur que personne ne pourra jamais vous retirer ni vous enlever, car l’Ukraine tient toujours parole.
https://www.president.gov.ua/en/news/zvernennya-prezidenta-ukrayini-z-nagodi-dnya-ukrayinskoyi-de-105437
Dans leur résolution, les parlementaires européens avaient pourtant appelé à « une désescalade et à de nouveaux efforts de bonne foi en faveur de la réconciliation » entre Kiev et Varsovie. Volodymyr Zelensky y a répondu officiellement vendredi, en organisant une réunion concernant la Pologne, qui s’est concrétisée par une série d’annonces.
La présidence ukrainienne a insisté sur l’ouverture des archives de Volhynie et l’autorisation de nouvelles exhumations, en les présentant comme des « concessions sans précédent », mais il n’a pas communiqué sur l’augmentation des « capacités » accordées à l’Institut ukrainien de la mémoire nationale (UINR).
Peut-on croire que ce budget, destiné à permettre « une représentation digne des intérêts ukrainiens » sera alloué au rapprochement entre les deux pays ?
Fin juin 2025, Volodymyr Zelensky a nommé à la tête de l’UINR Oleksandr Alfyorov, un historien et ancien officier de la 3e Brigade d’assaut du régiment Azov. Lors d’une interview en février dernier, Alfyorov a exclu tout espoir d’apaisement des relations ukraino-polonaises autour de la question du massacre de Volhynie, dont la dimension génocidaire est officiellement reconnue depuis 2016 par la Pologne :
Malheureusement, c’est peu probable. La tragédie de Volhynie est l’un des mythes fondateurs de la Pologne. Ce n’est ni un mythe, ni une légende, mais l’un des éléments clés du grand récit polonais. Les Polonais ne la perçoivent pas en termes de chiffres, mais en termes d’émotions. […]
https://www.pravda.com.ua/articles/2026/02/10/8020217
Pour la plupart des Ukrainiens, il ne s’agit que d’un épisode local de l’histoire, car cela s’est passé uniquement en Volhynie. […]
Nous pouvons discuter avec eux des chiffres, mais il ne sera pas accepté. Il y a un chercheur Igor Galagida, qui avec des collègues calcule des nombres réels. Et il s’avère que de 1939 à 1947, plus de 28 mille Ukrainiens ont été tués dans ce conflit. […]
Igor Galaigida va désormais compter également les victimes polonaises. Peut-on qualifier ces événements de « génocide » s’il y a des victimes des deux côtés ?
Son prédécesseur, Anton Drobovych, exprimait en revanche une opinion beaucoup plus conciliante sur le massacre de Volhynie et le rôle de l’UPA :
Chaque nation – à la fois les Ukrainiens et les Polonais – devrait avoir le courage de respecter la douleur et les pertes du côté opposé et de reconnaître la responsabilité des crimes de personnes spécifiques de leur part. Après tout, si nous voulons de la compréhension et des relations de bon voisinage à l’avenir, nous n’avons pas d’alternative à une réelle compréhension de la tragédie de Volhynie sur la base d’un dialogue équitable et d’un respect mutuel sur la base de la formule chrétienne « Nous demandons pardon et pardonnons-nous ».
https://www.uinp.gov.ua/pres-centr/novyny/prosymo-probachennya-i-sami-probachayemo-ciy-formuli-nemaye-inshoyi-zdorovoyi-alternatyvy-golova-uinp-anton-drobovych
Selon l’historienne Marta Havryshko, c’est donc bien la nomination d’Oleksandr Alfyorov qui expliquerait la série d’initiatives mémorielles prises depuis mai par le président ukrainien, qu’elle attribue à une prise en otage de l’UINR par le mouvement Azov, dont l’un des instructeurs déclarait début juin – ce qui est en substance la ligne affichée par le chef de cabinet de Volodymyr Zelensky – : « L’Ukraine ne permettra pas à la Pologne de dicter qui mérite une place au Panthéon national ukrainien » créé il y a quelques semaines par Kiev.
Il convient de rappeler qu’après sa nomination, l’Institut a été effectivement transformé en ministère, avec son budget multiplié par dix. […]
L’UINR a été pris en main par le mouvement Azov, et il façonne désormais la politique officielle de mémoire du pays – transformant les collaborateurs nazis, les complices de la Shoah et les meurtriers d’enfants polonais en héros nationaux.
Il est probable que la décoration d’Ursula von der Leyen reléguera cette question au rang de simple anecdote. Elle n’a toujours pas réagi à la demande d’Ewa Zajączkowska-Hernik dont l’inscription sur la liste Myrotvorets autorise à qualifier l’Ukraine d’État terroriste, et donc à invalider sa candidature d’adhésion.
En revanche, la visite de la présidente dans la capitale ukrainienne s’est soldée par trois annonces majeures qui consolident de fait ce rapprochement : la signature d’un nouveau partenariat industriel visant à fusionner les industries de défense européennes et ukrainiennes, le lancement de l’accord sur les drones et contre-drones (EU–Ukraine Drone Deal) et le versement d’un milliard d’euros supplémentaires « pour soutenir les capacités de l’Ukraine en matière de drones ».
