Contrôle des dommages

Équipe Le Point Critique | 18 juillet 2026

Rétropédalages en cascade des auteurs du rapport sénatorial visant à créer ministère de la Vérité

Les auteurs du rapport sur les zones grises de l’information ont présenté le 9 juillet leurs recommandations pour contrer les « ingérences intérieures » dans le cadre de la prochaine élection présidentielle. L’indignation soulevée par cet attentat contre la liberté d’expression les pousse aujourd’hui à tenter de justifier un projet cousu de fil blanc, dont chacun a compris qu’il visait à confisquer la prochaine élection présidentielle.

Agnès Eerven, sénatrice LR, corapportrice du rapport sur les zones grises de l'information

Face au tollé provoqué par le dispositif imaginé par les sénateurs, qui donnera demain à des associations ou des chercheurs militants le pouvoir non seulement de faire dépublier des contenus et d’invisibiliser leurs auteurs, mais de poursuivre des journalistes et de simples citoyens ne partageant pas leurs opinions, deux des trois auteurs[1] ont décidé de prendre la parole pour tenter d’éteindre l’incendie qu’ils ont provoqué.

Agnès Evren se désolidarise d’une future loi basée sur son rapport

Le 15 juillet, la sénatrice Agnès Evren (LR) a publié un communiqué dans lequel elle se désolidarise des termes et de l’intention sous-jacente au rapport, décrit par Noëlle Lenoir, avocate et ancienne ministre, comme « le texte le plus grave, le plus liberticide depuis la dernière guerre mondiale ».

La sénatrice LR, qui s’est illustrée par une perle pendant la conférence en citant une statistique en apparence spectaculaire (voir encadré Boîte noire) récuse notamment le terme d’« ingérence intérieure » et de « labellisation de l’information », introduit en novembre dernier par le président de la République, avant un rétropédalage de l’Élysée. Emmanuel Macron avait alors assuré, sans renier pour autant ce projet, que ce label ne serait en aucun cas décerné par l’État :

Si c’est l’État qui vérifie, ça devient une dictature.

Ouf ! Il pourrait en revanche être inspiré de la norme ISO de la Journalism Trust Initiative (JTI), créée en 2019 à l’initiative de l’Agence France Presse et de Reporters sans Frontières (RSF). Lors d’une audition publique, l’ONG a récemment confirmé qu’elle était en partie financée par l’Open Society Foundations (OSF) de George Soros (dont l’association dirigée par l’épouse du président de l’Arcom appartient également à l’écosystème), mais en réfutant toute forme d’ingérence de la part du réseau pourtant notoirement considéré comme l’un des plus puissants leviers de manipulation des médias (voir notamment l’article du Figaro de juin dernier et le dossier de l’Observatoire du journalisme réalisé en 2023), ce qui laisse présager des conclusions que rendraient ces fameux experts s’ils avaient demain en charge le contrôle de l’indépendance de l’information.

Concernant le premier point, elle soutient que le concept ne figure pas dans le rapport, dont il constitue pourtant une notion centrale, sur laquelle s’est ouverte la conférence de presse :

p. 86 : Viginum traite donc de l’ingérence et non de l’influence étrangère. (Le terme « ingérence » est utilisé 20 fois)

p. 124 : Il paraît dès lors nécessaire de créer un organisme pendant de Viginum, dédié cette fois aux manipulations d’origine intérieure. (Souligné par les auteurs)

Concernant le second point, elle affirme : « C’est aussi pour cela que je me suis opposée à toute labellisation des médias. »

Celle-ci est pourtant recommandée par le rapport (p. 122), qui se contente de décrire les critiques qu’elle soulève, mais sans en récuser le principe :

Au total, les rapporteurs ont estimé que, si le développement de labellisations comme la JTI avait toute sa place au sein des initiatives de la profession pour soutenir la qualité journalistique et mettre en avant les médias d’information soucieux de respecter des normes déontologiques et professionnelles de haut niveau…

Mais surtout, Agnès Evren a clairement exprimé, lors de l’audition du directeur de X France (3 : 45), son soutien à une telle mesure, l’attribution d’un tel « label » par les plateformes étant visiblement un critère décisif pour avoir droit de cité dans l’écosystème numérique rêvé par les rapporteurs.

Laurent Lafon dément tout projet de censure

Le rapporteur principal, Laurent Lafon (Union centriste), qui fut le premier à demander la fermeture de la chaîne d’État RT en 2022, assure également que l’objet du dispositif n’est pas de limiter la liberté d’expression, comme l’affirment massivement tous ceux qui ont lu le rapport, mais uniquement de « mieux protéger notre démocratie face aux manipulations de l’information, menées par des acteurs privés ou des réseaux organisés ». En réponse aux critiques formulées par le Rassemblement national, dont la présidente estime qu’il « assimile des citoyens français, associations, collectifs, simples participants au débat public à des puissances hostiles menant des opérations d’influence », il estime que ce malentendu serait le fruit d’une manœuvre de l’extrême droite, et donc d’une forme d’ingérence que ce dispositif permettrait de censurer demain s’il devait voir le jour.

Au micro de France Info, il a assuré que le dispositif n’interdit en aucun cas aux partis de communiquer sur les réseaux sociaux, mais se contente de cibler « le financement opaque de certains réseaux de think tanks ou de groupes d’activistes organisés, le recours à des stratégies de communication coordonnées à des fins d’influence politique ». Le rôle de l’Observatoire, qui cristallise la plupart des critiques, qui l’assimilent au ministère de la Vérité imaginé par George Orwell dans 1984, serait de combler préventivement l’absence d’une autorité indépendante capable de détecter un phénomène de manipulation à grande échelle, orchestré par de faux comptes anonymes :

Aucune institution n’est aujourd’hui mandatée pour détecter et signaler ces phénomènes lorsqu’ils sont d’origine domestique. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette lacune apparaît particulièrement préoccupante.

Il n’est bien évidemment jamais question de nommer les fausses informations qui seraient ciblées par les sénateurs, dont aucun n’a trouvé le temps d’expliquer pourquoi tous ont menti à l’envi à l’ensemble des Français en leur affirmant que les injections anti-COVID étaient sûres et efficaces alors qu’ils validaient des contrats stipulant le contraire.

Laurent Lafon est-il sincère ou se contente-t-il de sauver la face pour ne pas effrayer les futures électeurs ? L’année dernière, sur Public Sénat, il avait affirmé stoïquement (27’) que la régulation de l’information était une exigence démocratique en prenant pour contre-exemple la Russie pourtant régulièrement accusée de museler toute forme d’expression.

Il n’y a pas de démocratie sans régulation. C’est un leurre de penser qu’on puisse vivre en démocratie sans régulation. Quels sont les pays qui n’ont pas d’autorité régulatrice aujourd’hui ? C’est la Russie et d’autres, mais ce ne sont pas les démocraties. Dans toute démocratie, il y a besoin d’un pouvoir, d’une autorité indépendante qui assure justement cette réorganisation.

En 2018, Le Monde informatique titrait au contraire sur le bras de fer opposant les autorités russes et les dirigeants de la plateforme Telegram Messenger, dont l’Agence de régulation des télécommunications supposée ne pas exister selon Laurent Lafon aurait demandé l’interdiction sur le sol russe.

On l’aura donc compris, cette initiative sénatoriale semble avoir bien du mal à convaincre qu’elle ne fait que surfer sur des fantasmes, auquel elle-même ne croit probablement pas, destinés à donner une caution à une pulsion historiquement datée dont chacun reconnaîtra le nom.

Agnès Evren et les « 15 milliards de vues pour des fakenews sur ces cinq dernières années et des tweets complotistes »

Cette statistique, basée sur les outils d’analyse d’audience qui seront utilisés demain par les « signaleurs de confiance », émanerait de Thomas Huchon, le fils de l’ancien maire socialiste, Jean-Paul Huchon, qui s’est spécialisé dans la lutte contre les fake news et les théories du complot pendant la période COVID.

Une simple division permet d’obtenir une seconde statistique : « Chaque abonné français aurait été exposé en moyenne à 1 000 contenus frauduleux en cinq ans ».

Thomas Huchon oublie de préciser deux choses :

• le trafic sur la plateforme X génère plusieurs dizaines de milliards de tweets par jour. Les fake news et les théories du complot ne représentent ainsi qu’environ 0,015 % du contenu diffusé sur X, dont seulement une partie relève de la politique, et probablement pour un pourcentage infime de la politique française.

• le propre des plateformes est d’être basées sur un algorithme – qui est précisément le point de focalisation du rapport et le cœur de la lutte contre la désinformation –, ce qui signifie que la plupart des abonnés n’auront jamais accès aux contenus que les sénateurs souhaitent à tout prix censurer.


Note

[1] Laurent Lafon (Union centriste), Agnès Evren (LR) et Sylvie Robert (PS).

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