Pot de terre vs pot de fer
Soulèvement en Ukraine contre la mobilisation forcée, l’UE répond en fermant ses portes aux civils refusant la guerre
Bruxelles a annoncé le 15 juillet qu’elle mettait fin au statut protégé des citoyens ukrainiens qui ne seraient pas à jour de leurs obligations militaires. Cette décision, qui vise à aider l’Ukraine à atteindre ses quotas de mobilisation, intervient une semaine après une émeute violente des habitants de Lviv contre les agents de recrutement.

Hier, les États membres ont prolongé d’un an la protection temporaire accordée aux réfugiés ukrainiens mais en excluant de ce dispositif les civils n’ayant pas rempli leurs obligations militaires. Cette mesure, sollicitée par le président Zelensky, vise à aider l’Ukraine à atteindre ses objectifs en termes de conscription (2 500 mobilisés par mois) afin de s’« assurer qu’elle puisse se défendre ». L’UE a présenté cette décision comme une mesure qui respectait « les besoins légitimes de l’Ukraine », dont la population s’est pourtant massivement prononcée fin juin (66 % vs 24 % en 2022) pour l’arrêt des combats et le début de négociations de paix. Ce rejet massif de la guerre a été confirmé il y a une semaine par un soulèvement populaire auquel le gouvernement ukrainien a répondu en appelant à des sanctions pénales lourdes contre les auteurs.
Le 8 juillet dernier, une émeute a éclaté dans les rues de Lviv où la population s’est violemment opposée aux agents des centres territoriaux de recrutement (TCC) lors d’une opération de mobilisation forcée. Les témoins de la scène, rejoints par des dizaines de passants et de riverains ont tenté de s’interposer à l’interpellation brutale d’un jeune homme. Une foule de 200 personnes environ s’est spontanément constituée, encerclant les recruteurs et bloquant leurs véhicules qu’elle a ensuite renversés et détruits. S’en sont suivis des affrontements avec les policiers et les militaires présents, auxquels la population a tenté d’arracher leur uniforme dont elle estime qu’ils le déshonorent en exécutant ces ordres d’enrôlement forcé.
Hasard du calendrier, c’est dans la ville natale de Stepan Bandera – le « père » de la nation pour les Ukrainiens nostalgiques des heures les plus sombres de l’histoire du pays – dont la dépouille devrait être prochainement accueillie dans le Panthéon national créé il y a quelques semaines par Volodymyr Zelensky que l’émeute a éclaté.
Le président ukrainien a commenté l’incident le jour même en regrettant « l’attitude de la population envers les gens en uniforme militaire ». Son chef de cabinet, Kyrylo Boudanov, a dénoncé une attaque honteuse et irresponsable, appelant une réponse judiciaire proportionnelle à la gravité de l’incident :
Si vous arrachez vos vêtements aujourd’hui et que vous battez un militaire de votre armée, pensez à qui vous protégera de l’armée ennemie demain, qui aimera juste battre et arracher vos vêtements, mais déjà de vous.
Le maire de Lviv, Andriy Sadovy, a fustigé le « comportement honteux » de la population qui ferait selon lui le jeu de la Russie, accusée d’exploiter ce conflit interne à des fins de propagande :
Aujourd’hui, ce que la Russie souhaite par-dessus tout, c’est que les Ukrainiens se battent entre eux. Tout conflit interne devient instantanément un outil de propagande ennemie.
Si les autorités ukrainiennes conviennent toutes que la mobilisation est une source de tensions, elles appellent d’une même voix à des sanctions extrêmement lourdes contre les instigateurs de cette mutinerie pour avoir tenté « d’empêcher l’armée d’exercer » son rôle.
Pourtant, on apprenait le 10 juillet que l’homme qui a appelé la population à arracher leur uniforme aux agents de recrutement est un opérateur de drones en activité issu de la très médiatisée 53e brigade mécanisée séparée, et non un simple citoyen cherchant à fuir ses obligations militaires. Il aurait reconnu lors de l’audience avoir déserté son poste en février dernier.
L’historienne Marta Havryshko souligne le décalage entre l’écœurement de la population face à des enlèvements de civils de plus en plus brutaux, qui relèvent désormais du simple rabattage aveugle, sans aucune vérification des conditions éventuelles d’exemption, et la réaction des autorités qu’elle met en garde contre une révolte de l’ensemble de la nation :
Ce n’était pas un simple éclat isolé. C’était le symptôme d’une crise bien plus profonde : la mobilisation forcée.
Les gens sont à bout de patience.
On leur demande de supporter de marcher vers le front et de mourir, tandis que les enfants des procureurs, des juges et des alliés bien connectés de Zelenskyy continuent de s’enrichir loin des tranchées.Le sentiment d’injustice sociale a atteint un point d’ébullition. Le réservoir de patience publique déborde. Et aucune rhétorique patriotique, aussi intense soit-elle, ne peut plus contenir cette colère – pas même à Lviv, ultra-patriotique.
Les événements d’hier doivent être lus comme un carton rouge pour Zelenskyy et ceux qui appliquent ses politiques. Si rien ne change, il risque de faire face à son propre Maïdan – un Maïdan qui pourrait s’avérer plus sanglant et plus violent que ce qui s’est déroulé hier à Lviv.
https://x.com/HavryshkoMarta/status/2075196867726413979?s=20
Ce décalage est aujourd’hui accentué par le silence de Kiev face aux récentes révélations de la presse ukrainienne concernant le décès de 26 soldats ukrainiens, battus et torturés à mort dans un camp de conscription forcée. Fin juin, le média indépendant Babel a publié les conclusions d’une enquête menée pendant plusieurs mois sur les conditions de traitement des soldats du 425e régiment d’assaut Skala (Rocher), une unité d’élitedirectement subordonnée à Oleksandre Syrsky, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes.
L’enquête a révélé des violations systématiques des droits du personnel du régiment (fouilles humiliantes, saisie des téléphones, surveillance et limitation des mouvements, punitions physiques collectives, privation de soins médicaux, isolement, utilisation de gaz lacrymogènes dans les cellules), des tortures et des morts suspectes lors de l’entraînement militaire, notamment dans le centre d’accueil des mobilisés, surnommé « le poulailler ».
Le commandant du régiment Yuriy Harkavy a été suspendu de ses fonctions le 26 juin 2026 mais il n’a été ni arrêté ni mis en examen par les autorités ukrainiennes, qui ont en revanche procédé à une vague d’interpellations très médiatisées le 10 juillet à Lviv.
