Puits sans fond
Un pilier du clan Mindich pressenti à la tête du gouvernement ukrainien pour couvrir un double scandale de corruption
Volodomyr Zelensky a annoncé le 12 juillet la démission de sa Première ministre, Ioulia Svyrydenko. Elle devrait relever l’actuelle ambassadrice d’Ukraine à Washington, engluée dans un scandale de corruption auquel le Financial Times attribue la raison de son départ. Selon la presse ukrainienne, cette exfiltration viserait en réalité à protéger Svyrydenko d’une enquête concernant ses liens avec l’ancien chef de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andriy Yermak.

Le remaniement ministériel annoncé ce dimanche est justifié officiellement par un changement de stratégie politique décidé par le président Zelenksy, qui souhaite que la politique étrangère de l’Ukraine soit désormais fractionnée en « domaines prioritaires », représentés par une personne expérimentée dont chacun sait pourtant qu’elle ne décidera de rien. Les dossiers les plus sensibles concernent les licences de fabrication des systèmes Patriot américains, la candidature d’adhésion à l’UE ou encore le projet européen de système antibalistique, au cœur des négociations engagées à Paris à la veille du 14 juillet le plus martial que la France ait connu :
L’Ukraine modifie sa stratégie politique. Chaque domaine prioritaire de la politique étrangère sera attribué à une personne spécifique dotée d’une expérience substantielle, capable de mettre en œuvre ce sur quoi nous nous accordons au niveau des dirigeants et ce que le peuple ukrainien attend. […]
Les accords de l’Ukraine avec ses partenaires en matière de reconstruction nécessitent une attention particulière et spéciale. Par conséquent, en Ukraine, des changements de personnel commenceront, qui doivent garantir la mise en œuvre de la stratégie politique renouvelée. Nous avons discuté des détails avec la Première ministre de l’Ukraine, Ioulia Svyrydenko. Nous avons déterminé qu’un renouvellement du Cabinet des ministres est nécessaire pour ces changements.
Une « promotion » improbable
Le président ukrainien a présenté le départ de Ioulia Svyrydenko comme une promotion en soulignant qu’il était volontaire – ou du moins consenti. Selon la députée Yaroslav Zhelezniak, elle devrait rejoindre les États-Unis comme ambassadrice de l’Ukraine, ce poste étant actuellement occupé par l’ancienne vice-Première ministre chargée de l’intégration européenne et euroatlantique et ex-ministre de la Justice d’Ukraine, Oksana Stefanishyna, qui aurait demandé à quitter son poste « pour des raisons personnelles ».
Je remercie Ioulia pour son travail clair, stable et efficace en tant que Première ministre, pour les années de travail fructueux au sein de l’équipe de l’Ukraine, et je lui ai proposé de diriger une nouvelle direction significative dans les relations avec un partenaire clé.
On ne sait pas encore qui lui succédera. Quatre candidats sont aujourd’hui évoqués par la presse ukrainienne et française, dont le PDG des deux plus puissantes compagnies pétrolière (Ukrnafta) et gazière ukrainiennes (Naftogaz), Serguiï Koretsky, avec qui des discussions ont été amorcées ce dimanche concernant la reconstruction des infrastructures énergétiques.
Un débarquement imposé à Washington
Selon le Financial Times, citant des sources proches de l’administration présidentielle ukrainienne, le départ de Svyrydenko pour Washington pourrait être motivé par la nécessité de trouver en urgence une remplaçante à l’actuelle ambassadrice à Washington, empêtrée dans des affaires de corruption de plus en plus encombrantes. L’événement déclencheur du remaniement ministériel serait une enquête en cours concernant l’achat, par la mère d’Oksana Stefanishyna, d’un appartement de luxe dans un complexe résidentiel à Kiev, à un prix près de quatre fois inférieur à sa valeur marchande. L’ex-Vice-Première ministre pour l’Intégration européenne et euroatlantique aurait oublié de déclarer ce bien, qu’elle occupait à l’époque, ce qui aurait déclenché une enquête sur ses conditions d’acquisition. L’affaire a été révélée en juillet 2025, un mois avant la mutation de Stefanishyna à Washington. La technique d’exfiltration semble donc éprouvée.
L’ombre de Timur Mindich
Toujours selon cette hypothèse, Ioulia Svyrydenko serait l’une des rares personnalités qui ne soient pas impliquées dans des affaires de corruption, et qui soient donc en mesure de prendre le relais de Stefanishyna. Or si elle devait être remplacée par Serguiï Koretsky, cette stratégie serait d’autant plus ironique que l’actuel PDG de Naftogas est notoirement considéré comme l’homme de confiance du cerveau présumé de l’affaire Mindich.
Pour rappel, les agences ukrainiennes de lutte contre la corruption ont révélé en novembre 2025 un système massif de rétrocommissions dans le secteur énergétique, qu’elles soupçonnent d’avoir été mis en place par Timur Mindich, l’ami d’enfance et ancien associé du président Zelensky. On sait aujourd’hui selon des enregistrements (Mindich tapes) que l’argent détourné aurait servi à financer des biens immobiliers de luxe pour le compte notamment du premier cercle présidentiel.
Le site d’investigation ukrainien Corruption.Hab.Media explique pourquoi la candidature de Serguiï Koretsky ne peut être vue autrement que comme une volonté de perpétuer ce système de détournement de fonds, pratiqué à une échelle quasi industrielle (environ 100 millions de dollars concernés), par ce qu’il appelle « la Famille » :
L’entourage du président, connu dans les coulisses politiques sous le nom de « la Famille », a approché Koretsky fin 2022. À l’époque, la Bankova [la rue abritant le Bureau du Président de l’Ukraine] avait besoin de toute urgence d’un dirigeant loyal pour diriger Ukrnafta […].
Par la suite, « la Famille » l’a propulsé au poste de directeur général de la SA Naftogaz d’Ukraine, où il a remplacé un autre dirigeant issu de « la Famille » : Oleksiy Tchernyshov.
Après le scandale de corruption retentissant, surnommé « Mindichgate », Koretsky a tenté de redorer son image d’« homme de Mindich ». Il s’est mis à donner activement des interviews et à se mettre en avant dans les médias proches des structures subventionnées. Cependant, des sources dans les milieux politiques affirment qu’il reste toujours entièrement sous la coupe de la « Famille ».
Un nouveau scandale qui couve ?
L’hypothèse proposée par Corruption.Hab.Media est en réalité encore plus glauque. Selon le média spécialisé dans les affaires de corruption, c’est pour éteindre un second incendie, infiniment plus dévastateur que celui impliquant Oksana Stefanishyna, que Kiev chercherait aujourd’hui à exfiltrer la Première ministre, totalement inféodée à l’ancien chef de cabinet de Volodymyr Zelensky, Andriy Yermak :
D’ailleurs, cette même soumission absolue s’applique également à la Première ministre Yulia Svyrydenko, qui quitte actuellement ses fonctions. Des initiés estiment que la véritable raison de sa démission précipitée est une fuite d’informations : le NABU a commencé à mener une enquête active contre elle, en tant que « proche de Yermak ». C’est précisément pour cette raison que les dirigeants de l’État ont décidé d’agir de manière préventive et de remplacer rapidement la cheffe du gouvernement.
Si le NABU, qui a été mis en place par les États-Unis pour surveiller l’utilisation de l’aide américaine, a effectivement ouvert une enquête à l’encontre de la Première ministre d’Ukraine, les révélations du Financial Times ont-elles pour objectif de créer une diversion ?
Quoi qu’il en soit, Kiev dispose désormais virtuellement d’un budget de 230 milliards, échelonnés sur deux ans (90 au titre du prêt accordé en avril dernier par l’Europe et 140 issus des engagements pris il y a quelques jours à Ankara lors du dernier sommet de l’OTAN), soit un peu plus de la moitié de l’aide qu’elle a reçue depuis 2022. Il serait donc compréhensible que le président ukrainien souhaite s’appuyer sur des personnes de confiance pour « gérer efficacement » une telle manne financière.
