Conflit de loyauté

Équipe Le Point Critique | 03 juillet 2026

Glorification d’anciens collaborateurs nazis, Bruxelles devra choisir entre l’Ukraine et ses valeurs

Le 15 juin dernier, au Luxembourg, ont officiellement débuté les négociations concrètes en vue d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE, avec l’ouverture du volet des « principes fondamentaux ». C’est paradoxalement ce contexte que l’Ukraine a choisi pour lancer la création de son Panthéon, destiné à accueillir les restes des anciens nazis à l’origine de la création de l’État ukrainien moderne.

Écussion "Volhynie Pride" en l'honneur du massacre de Volhynie, par la maison d'édition d'Azov (Rainshouse)

Le premier chapitre des négociations qui se sont ouvertes le 15 juin entre Kiev et Bruxelles englobe les questions relatives à l’état de droit au fonctionnement démocratique (lutte contre la corruption, fonctionnement des institutions, indépendance de la justice). L’enjeu est d’évaluer la compatibilité de l’Ukraine avec les valeurs sur lesquelles s’est construite l’UE. Il s’agit d’une étape cruciale du processus d’adhésion, ce chapitre étant considéré comme le plus important parmi les six que couvrent les négociations, mais également comme le plus exigeant, dont l’évaluation est susceptible de durer plusieurs années.

C’est la raison pour laquelle le chancelier allemand Friedrich Merz a proposé le 21 mai dernier d’accorder à l’Ukraine un statut de « membre associé » dans l’attente d’une adhésion pleine et entière, ce que le président Zelensky avait catégoriquement refusé le 14 avril en estimant que personne, dans l’UE et l’OTAN, « n’avait besoin d’une version “allégée“ de l’armée ukrainienne ».

Que s’est-il passé depuis ?

Volodymyr Zelensky n’a cessé de multiplier les provocations à l’encontre de la Pologne en nommant le 26 mai un corps d’élite de l’armée ukrainienne « Héros de l’UPA », en hommage à l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) qui massacra plus de 100 000 civils polonais durant l’Holocauste, en collaboration avec l’Allemagne nazie. La veille, il avait assisté à la réinhumation d’Andriy Melnyk, l’un des dirigeants historiques de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), à l’origine de la création de l’UPA. Face au refus du président ukrainien d’amender ce décret, son homologue polonais, Karol Nawrocki, a déchu Volodymyr Zelensky de l’ordre de l’Aigle blanc il y a deux semaines.

En réponse, le président ukrainien a déposé dimanche un projet de loi visant à créer un panthéon national destiné à accueillir les héros qui ont façonné l’histoire de l’Ukraine, dont l’indépendance fut promulguée en 1941 par des collaborateurs actifs du IIIe Reich. C’est donc un authentique mémorial nazi que le président ukrainien a choisi de créer moins de quinze jours après le début l’examen de sa candidature en vue d’une adhésion à l’UE, dont l’antifascisme est officiellement le cheval de bataille, matérialisé en France par le fameux front républicain.

De par ses enjeux colossaux pour l’avenir de l’Ukraine, la phase de négociations qui vient de s’ouvrir aurait dû dissuader Zelensky de choisir la voie de l’escalade, l’adhésion à l’UE nécessitant l’unanimité des 27 États membres. À défaut, la création de ce mémorial devrait conduire l’ensemble des pays où l’apologie du nazisme (la négation, la minimisation ou la glorification de ses crimes) est pénalement réprimée – soit la quasi-totalité des pays de l’UE, dont l’UE elle-même –, à reconsidérer leur position concernant l’intégration de l’Ukraine, à l’image de la Pologne qui menace aujourd’hui d’utiliser son veto.

Le fait que Zelensky choisisse d’aller au bout de cette séquence au risque d’entraîner l’ensemble de l’Europe vers un abîme dont personne ne peut prédire la profondeur est surtout embarrassant pour les Occidentaux, l’Ukraine ayant toujours établi une nuance inaudible entre le culte d’anciens collaborateurs du IIIe Reich fondé sur un patriotisme respectable, et l’apologie de l’idéologie nazie qu’elle n’interdit de fait que de façon théorique.

C’est sans doute la raison qui explique le silence opaque de l’ensemble des dirigeants européens, notamment outre-Rhin et en France, face à l’immense malaise suscité par l’indignité de cette séquence, et leur volonté de court-circuiter le processus d’adhésion en ouvrant prématurément les autres clusters de questions.

Plusieurs porte-parole du gouvernement allemand ont été conviés, en conférence de presse, à commenter cette séquence mémorielle, dont ils ont chaque fois affirmé qu’ils n’étaient pas au courant. Lors de la 2e Journée nationale des anciens combattants, célébrée à Berlin le 21 juin, le ministre de la Défense a quant à lui feint de ne pas voir les insignes nazis exposés sur le stand du régiment ultranationaliste Azov, où se trouvaient également des unités de la Bundeswehr. Interrogée par un journaliste, une représentante du stand a justifié leur présence illégale au regard du droit allemand par la rhétorique habituelle : « C’est juste quelque chose en rapport avec l’identité nationale. »

La maison d’édition d’Azov (Rainshouse) a eu le bon goût de créer fin juin un écusson représentant un couteau surtitré d’un message à la gloire des massacres de Volhynie (Волинь Pride). Elle a finalement été contrainte de le retirer de la vente mais il est toujours possible d’acheter sur son site l’écussion « Héritiers de l’OUN-UPA » :

Le nationalisme ukrainien moderne est inextricablement lié à la continuité idéologique à travers l’OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens). […] Cet écusson rassemble des symboles nationalistes de différentes époques, depuis l’OUN du colonel Yevhen Konovalets jusqu’aux milieux des partisans de Melnyk et de Bandera. Au centre se trouve le trident accompagné d’une épée, inséré dans la croix-épée des combattants de l’UPA. De part et d’autre, des chiffres stylisés font référence aux 44 règles de vie du nationaliste. En haut figure « l’Idée de la Nation » (ꑭ), symbole fédérateur du nationalisme ukrainien contemporain. Un patch de marqueurs pour ceux qui connaissent et sont fiers de leur propre histoire victorieuse.

https://rainshouse.com/oun-upa-heirs-patch

La France a quant à elle choisi de mettre à l’honneur le régiment Azov au salon international de l’Armement (Eurosatory) à Paris, où il a eu l’occasion de présenter un retour d’expérience sur la guerre des drones. On ne sait pas encore s’il défilera le 14 juillet sur les Champs-Élysées mais il est probable qu’il prolongera son séjour afin de pouvoir présenter aux Français les fameux drones qui font aujourd’hui la fièreté de l’armée ukrainienne.

Étonnamment, l’Euromaïdan de 2014, décrit par de nombreux historiens et politologues comme un coup d’État fasciste soutenu et organisé par l’Occident n’est pas considéré par l’État ukrainien comme son acte fondateur, ce qui soulève deux questions : l’émancipation du joug soviétique, qui est le titre officiel de gloire des indépendantistes nazis destinés au futur panthéon, est-elle vraiment la principale raison de leur héroïsation, qui a vocation à servir demain de ciment identitaire ? Jusqu’à quand Kiev refusera d’assumer le rôle crucial joué dans les événements de 2014 par les milices néonazies qu’elle honore aujourd’hui ?

Ce sont ces « contradictions » que Bruxelles devra arbitrer pour décider si oui ou non un tel État peut décemment intégrer son giron. Peut-être a-t-elle oublié de lui dire que le nazisme n’est pas une opinion comme les autres.

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