Rétablissement des faits

Équipe Le Point Critique | 23 juin 2026

Apologie de crimes nazis : le président polonais déchoit Volodymyr Zelensky du prestigieux ordre de l’Aigle blanc

Le président polonais a rendu publique vendredi la décision de retirer à Volodymyr Zelensky l’insigne de l’ordre de l’Aigle blanc, face au refus du président ukrainien de reconsidérer sa décision de nommer un corps d’élite de l’armée de l’Ukrainienne « Héros de l’UPA ».

« Bonne journée de la fondation de l'UPA ! ». Affiche de commémoration de la journée de fondation de l'UPA signée du Centre de soutien psychologique du personnel des Forces armées d'Ukraine.

Il y a quatre jours, le président polonais, Karol Nawrocki, a ordonné que son Volodymyr Zelensky restitue l’insigne de l’Ordre de l’Aigle blanc qui lui avait été remis en 2023 par son prédécesseur, Andrzej Duda. Cette décision met fin à une séquence révisionniste infamante, ouverte il y a un mois par le président ukrainien.

Le 26 mai dernier, Volodymyr Zelensky a signé un décret attribuant à une unité des forces spéciales ukrainiennes le titre de « Héros de l’UPA », l’Armée insurrectionnelle ukrainienne auxquels les historiens attribuent le massacre de plus de 100 000 civils polonais et de plusieurs milliers d’Ukrainiens en Volhynie et en Galicie occidentale durant l’Holocauste, en collaboration avec le IIIe Reich. La veille, Kiev avait célébré la panthéonisation d’Andriy Melnyk, un collaborateur nazi qui dirigea, en partage avec Stepan Bandera, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) à l’origine de la création de l’UPA.

Du décret présidentiel ukrainien à la déchéance de Volodymyr Zelensky

Ces initiatives mémorielles, justifiées par le droit souverain de l’Ukraine à honorer ceux qu’elle considère comme ses héros (c’est la posture officiellement adoptée par l’Université catholique ukrainienne) ont engendré une crise diplomatique majeure avec la Pologne, dont les conséquences pour l’Ukraine pourraient être catastrophiques. Le président polonais avait en effet estimé le 29 mai que ce décret compromettait définitivement la possibilité d’une intégration de l’Ukraine dans l’UE. Il avait alors demandé officiellement à Kiev de reconsidérer sa décision, en mettant cette réponse en balance avec un possible retrait de l’insigne de l’Ordre de l’Aigle blanc, la distinction honorifique suprême décernée par l’État polonais. La question a été inscrite à sa demande à l’agenda de la réunion du chapitre de l’Ordre, qui s’est tenue le 8 juin dernier. Vendredi, le président polonais est allé au bout de cette procédure, en ordonnant la restitution de l’insigne par Volodomyr Zelensky sur la probable recommandation du chapitre.

La décision polonaise était attendue, mais elle surprend par son courage et son intransigeance. Le chef de cabinet de Volodymyr Zelensky, Kyrylo Budanov, avait fait le déplacement à Varsovie début juin pour tenter de désamorcer cette crise historique. Il avait alors proposé une simple réécriture du décret visant à restreindre le titre de « héros » aux soldats de l’UPA ayant combattu contre l’Armée rouge, et n’ayant donc a priori pas participé aux massacres de Volhynie et de Galicie orientale. On sait aujourd’hui que des « discussions diplomatiques » ont eu lieu, « qui ont donné à la partie ukrainienne le temps de réfléchir et de revenir sur sa décision », mais que la Pologne s’et heurtée à un mur. L’entêtement de Kiev est d’autant plus choquant qu’un accord aurait été signé en janvier 2022 entre les présidents Zelensky et Duda, les engageant à « faire preuve de retenue sur les questions historiques » qui fragilisent les relations diplomatiques entre les deux pays depuis des décennies. Ce silence était probablement la contrepartie tacite de la décoration que Zelensky a reçue 2023 et dont il s’offusque aujourd’hui d’être dépossédé.

Pourquoi la réaction ukrainienne n’est pas audible

Kyrylo Budanov a commenté la décision du président polonais sur son compte X en annonçant qu’il renonçait à la « Croix d’officier d’or de l’ordre “Pour les mérites envers la Pologne“ », reçue l’année dernière des mains de Karol Nawrocki. Plusieurs représentants de l’État ukrainien (au moins 7 hauts responsables en exercice ou anciens présidents) lui ont depuis emboîté le pas.

Budanov dénonce une « erreur stratégique » qui ne profite qu’à la Russie[1] et un « acte hostile commis à l’endroit du peuple ukrainien », qui porte pourtant dans son immense majorité un regard négatif sur les auteurs que le régime de Kiev considère officiellement comme des héros. Ce faisant, il confirme donc que la décision polonaise était pleinement justifiée.

Sur la forme, Budanov réduit cet affrontement à une polémique injustifiée, en ponctuant son message par ce qui était le mot d’ordre de l’OUN, Слава Україні ! (Vive l’Ukraine !) et en précisant que « l’Ukraine continuera à se battre en première ligne pour la défense de toute l’Europe y compris de la Pologne, en payant le prix le plus élevé » (sans préciser que si elle est encore en vie aujourd’hui, elle le doit en grande partie à l’aide colossale fournie par la Pologne). Si tant est que l’Ukraine se batte pour l’Europe et soit seulement en mesure de la protéger, est-ce une raison pour exiger qu’elle ne proteste pas aujourd’hui ? Sur le fond, il s’est contenté de reprendre l’argumentaire officiel utilisé par Kiev pour justifier le décret présidentiel du 26 mai, pourtant unanimement contredit par les historiens, y compris ukrainien, en concédant simplement l’existence d’une page d’histoire « tragique » :

Nos peuples entretiennent des relations anciennes et des pages d’histoire variées – tant héroïques que tragiques. Cependant, cela doit être l’occasion d’une profonde réflexion, et non de grossières spéculations politiques. L’Ukraine n’indique à aucun autre peuple comment enseigner son histoire. Par conséquent, nous revendiquons également notre juste droit à notre propre mémoire nationale et à notre dignité.

Peut-on considérer que l’Ukraine n’a de comptes à rendre à personne, en particulier à ses débiteurs et à la famille dont elle estime aujourd’hui qu’elle a le devoir de l’intégrer (voir les déclarations de Budanov en ce sens le 20 mai et le 15 juin derniers), lorsqu’elle qualifie de héros les soldats de l’UPA ?

L’historienne juive ukrainienne Marta Havryshko, qui alerte depuis plusieurs années sur les positions anti-polonaises du mouvement Azov, explique en quoi cette contradiction relève d’une forme de révisionnisme. Tandis que les Ukrainiens combattaient le nazisme aux côtés de l’Armée rouge, l’UPA œuvrait pour la création d’un État ukrainien ethniquement pur, allié à l’Allemagne nazie. La Volhynie était à l’époque composée majoritairement d’Ukrainiens, cohabitant avec deux minorités, juive et polonaise. Les SS éliminèrent les juifs, l’UPA se chargea des Polonais qu’elle massacra avec une sauvagerie qui choqua les nazis (voir la liste des 362 méthodes de torture documentées par le Dr Aleksander Korman).

Cette barbarie est également racontée par les survivants. Chacun jugera donc si la plaie provoquée par cette page sanglante méritait d’être réouverte et aspergée d’acide, et si l’effroi qu’elle suscite aujourd’hui peut être sommé de se taire par ceux qui l’assimilent à un moment fondateur de l’État ukrainien.

Précisons que si la collaboration de l’UPA avec le IIIe Reich est aujourd’hui présentée comme une alliance tactique tournée contre Moscou, Hitler n’ayant jamais reconnu l’Acte de restauration de l’État ukrainien proclamé par Stepan Bandera (du moins en son nom), dont il considérait la population comme des êtres inférieurs, l’allégeance des leaders de l’OUN au régime nazi est sans équivoque[2]. À lire également, pour ceux qui souhaiteraient explorer cette question, le long tweet d’un abonné X, d’origine russe, qui expose l’architecture de cette « collaboration », étayée par de nombreux documents d’archives (registres de paie, ordres opérationnels, listes d’effectifs et organigrammes de la SS), et mentionne une série de sources.

* Légende : « Bonne journée de la fondation de l’UPA ! ». Affiche de commémoration de la journée de fondation de l’UPA signée du Centre de soutien psychologique du personnel des Forces armées d’Ukraine.

Cette filiation est par ailleurs pleinement assumée en 2026 si l’on en croit les déclarations de l’un des chefs de guerre ukrainiens, Yevhen Chepelianskyi, commandant de la compagnie Konovalets de l’Organisation militaire ukrainienne (UVO). Dans un message posté fin avril sur les réseaux sociaux, il décrit les soldats ukrainiens d’aujourd’hui comme « les héritiers de la 14e division de grenadiers SS “Galicie” », invoquant une« continuité des générations ». Cette idéologie s’affichait d’ailleurs publiquement au Salon du livre, de Kiev, en 2026, où le stand de la maison d’édition Rainhouse, liée à des vétérans du régiment Azov, faisait cette année la promotion du livre L’Impérialisme ukrainien.

Cette séquence a en réalité ouvert une boîte de Pandorre puisque non seulement l’Ukraine n’a présenté aucune excuse officielle ni concédé aucune « maladrese », mais elle multiplié les preuves qu’il ne s’agissait pas d’un malentendu. La plus spectaculaire est probablement la déclaration du commandant de l’Armée des volontaires ukrainiens, Dmitry Yarosh, rapportée par la journaliste Diana Panchenko, selon laquelle il aurait qualifié les dirigeants polonais de « putes vénales ».

Le 6 juin, il avait appelé sur son compte Facebook les Polonais à « ne pas vivre dans le passé », en présentant l’Ukraine comme « le bouclier de la Pologne et de toute l’Europe » et en revendiquant la légitimité des massacres de Volhynie :

Je vous exhorte à accepter que, sur notre terre ukrainienne, vous étiez des occupants – tout comme le sont les Russes aujourd’hui. Et nous, les Ukrainiens, avions et continuons d’avoir le droit absolu de détruire les envahisseurs et les agresseurs sur notre terre donnée par Dieu.

Le président du mouvement tchèque « Liberté et démocratie directe » (SPD) relate aujourd’hui que de nombreux Ukrainiens, notamment parmi ceux vivant en Pologne, ont réagi par des insultes à l’endroit du peuple polonais lorsqu’il a réagi à l’initiative de Volodymyr Zelensky. Il évoque un « “ouragan” anti-polonais » qui aurait éclaté en Ukraine ce week-end, attisé par le régime de Kiev, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Dmytro Kuleba aurait déclaré que le président polonais « hait les Ukrainiens en tant que phénomène ».

Rappelons qu’au-delà des massacres de Volhynie et de Galicie orientale, ciblant spécifiquement des Polonais, l’UPA a également participé à la Shoah par balles, l’une des pages les plus sombres de l’Holocauste où environ 1,5 million de juifs ont été assassinés en Ukraine. Entièrement subordonnée à Hitler, elle n’a donc jamais combattu les nazis, et si elle s’est opposée à l’Armée rouge, c’est précisément pour cette raison. Marta Havryshko, encore elle, mais nous assumons rendre hommage à son travail d’archiviste héroïque insiste sur ce « détail » essentiel, qui n’est de fait pas compatible avec la rhétorique officielle présentant l’UPA comme des héros légitimement plébiscités par la nation ukrainienne :

Cela aussi fait partie de l’histoire : une violence brutale dirigée non pas contre des occupants étrangers, mais contre des civils ukrainiens eux-mêmes.

L’Ukraine s’est-elle tiré une balle dans le pied ?

Idéologiquement, c’est incontestable, mais cette séquence est aujourd’hui une arme que l’UE et les médias occidentaux ont décidé de retourner contre le président polonais, en organisant un silence opaque autour de cet affrontement diplomatique ou en banalisant ses causes. Le sénateur polonais Michał Kamiński, vice-maréchal du Sénat polonais et ancien député européen, estime au contraire qu’il s’agit d’un casus belli qui remet radicalement en cause l’intégration de l’Ukraine dans l’UE. Dans une lettre ouverte adressée à l’ambassadeur d’Ukraine en Pologne, Vasyl Bodnar, il explique pourquoi il a décidé de restituer à l’Ukraine les deux décorations d’État qu’il a reçues pour ses activités en faveur de l’intégration européenne de l’Ukraine, en soulignant que Volodymyr Zelensky « a rencontré le soutien de tous les anciens présidents de l’Ukraine et de la grande majorité de la classe politique ukrainienne » pour son initiative hostile à l’égard du peuple polonais.

Je suis surpris et déçu par le fait qu’après des années de soutien aussi énorme de la Pologne et de toute l’Europe, l’Ukraine n’a toujours pas réussi à condamner clairement les auteurs du crime volhynien et les meurtres de masse perpétrés par l’OUN et l’UPA sur les citoyens de la République de Pologne. Il est difficile de comprendre pourquoi l’Ukraine continue de trouver des héros nationaux dans les environnements responsables de l’une des cartes les plus tragiques de l’histoire des relations polono-ukrainiennes. Il est encore plus difficile de comprendre pourquoi, au XXIe siècle, les personnes associées à ces crimes sont présentées comme des modèles de patriotisme pour les prochaines générations d’Ukrainiens.
Chaque nation a le droit de façonner indépendamment sa propre mémoire historique et de choisir ses héros. La Pologne n’imposera sa propre vision de l’histoire à personne. Cependant, il est tout aussi évident que le droit de la Pologne d’évaluer ces élections est tout aussi évident. Si les héros nationaux sont des personnes responsables de crimes de masse contre les civils, la Pologne a non seulement le droit, mais même l’obligation de réagir. Le choix des héros est toujours un choix de valeur.

https://300polityka.pl/pl/live/2026-06-22/michal-kaminski-zwraca-ukrainie-2-odznaczenia-panstwowe

Aucun dirigeant européen ni aucun représentant des institutions de l’UE n’a commenté ce clash diplomatique. En coulisse en revanche, le président polonais a été évincé de la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine, qui doit se tenir dans trois jours à Gdansk, en Pologne (25-26 juin). Est-ce parce que la question de l’intégration de l’Ukraine dans l’UE doit y être abordée ? Cette décision fait suite à une autre initiative institutionnelle, la cheffe de la diplomatie européenne ayant récemment proposé de modifier le mécanisme de remboursement de l’aide fournie par les États membres à l’Ukraine, qui diviserait par quatre les montants des sommes auxquelles la Pologne peut actuellement prétendre.

Faire l’apologie du nazisme n’est visiblement plus un crime en UE, ce qui est déjà inquiétant en soi, mais que cela confère à un État la légitimité pour en incarner les valeurs est un symptôme qui devrait alerter l’ensemble de la communauté des historiens.


Notes

[1] Budanov n’a pas expliqué en quoi cette séquence mémorielle profitait à Moscou, mais on comprend qu’il est effectivement contradictoire de contester à la Russie le droit de considérer que l’État ukrainien n’aurait pas rompu avec l’idéologie nazie de ses pères fondateurs et de revendiquer celui de les hononer aujourd’hui.

[2] Le politologue ukraino-canadien Igor Katchanovski rapporte cette déclaration d’Andriy Melnyk en juillet 1941 : « Nous croyons que le nouvel ordre d’Adolf Hitler en Europe est l’ordre véritable, et que l’Ukraine en est l’une des avant-gardes. »

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