Moment de vérité
Kiev renonce à sanctuariser l’armée qui participa aux massacres de Volhynie sous l’Holocauste
La presse polonaise a rapporté lundi que l’Ukraine devrait modifier le décret présidentiel accordant le titre de « Héros de l’UPA » à un régiment de son actuel corps d’élite. Nous faisons le point sur les récents avancements de la crise diplomatique provoquée, entre la Pologne et l’Ukraine, par cette initiative calamiteuse, dont le dernier en date pourrait-être la proposition de Kaja Kallas, de diviser par quatre le remboursement de l’aide militaire fournie à Kiev par la Pologne.

Le président Zelensky a signé le 26 mai un décret accordant à un régime du corps d’élite des forces armées ukrainiennes le titre de « Héros de l’UPA », l’Armée insurrectionnelle ukrainienne dont les troupes ont assassiné plus de 100 000 civils polonais en Volhynie et en Galice orientale dans les années 1943-1945. La veille, il avait participé avec l’ensemble de son administration à la panthéonisation d’un ancien collaborateur nazi, Andriy Melnyk, dont l’organisation est à l’origine de la création de l’UPA. Cette séquence a débouché sur une crise diplomatique majeure, marquée en début de semaine par une série de rebondissements.
6 juin : Le chef de cabinet de Volodymyr Zelensky, Kyrylo Boudanov, s’est rendu en Pologne ce week-end pour tenter de trouver une issue à cette crise diplomatique La presse polonaise rapporte qu’il aurait proposé de réécrire le décret présidentiel du 26 mai[1] de manière à ce qu’il ne rende hommage qu’aux membres de l’UPA qui se sont battus contre l’Union soviétique, et qui n’ont donc pas participé aux massacres de Volhynie. Le projet de réinhumation de Stepan Bandera, ex-dirigeant de l’OUN (b) dont l’UPA fut le bras armé, aurait également été suspendu pour tenter d’étendre l’incendie déclenché par l’initiative de Volodymyr Zelensky.
7 juin : Le président ukrainien a modifié son itinéraire habituel pour se rendre à Londres samedi : au lieu de décoller de l’aéroport de Jasionka, près de Rzeszów, en Pologne, son avion a décollé de Kichinev (banlieue de Chisinau), en Moldavie. La presse polonaise interprète ce changement de plan de vol comme « l’un des indices pouvant laisser penser que Zelensky limite ses contacts avec les dirigeants polonais », mais il n’est pas exclu que la Pologne ait fermé son aéroport au président ukrainien.
8 juin : Le journal polonais Wirtualna Polska a indiqué ce lundi que Volodymyr Zelensky pourrait boycotter la prochaine session de la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine, organisée les 25 et 26 juin de Gdańsk, où seront abordées des questions cruciales pour l’avenir du pays, notamment celle de son financement et de son intégration dans l’UE. L’absence de Volodymyr Zelensky créerait toutefois une situation profondément inédite, qui « remettrait en cause le sens même de cet événement », mais sa présence pourrait a contrario constituer une épreuve humiliante, le président polonais ayant estimé fin mai que l’Ukraine avait démontré qu’elle n’était « mentalement pas prête » à rejoindre la famille européenne.
Du côté du gouvernement ukrainien, avec lequel nous sommes en contact, des rumeurs circulent selon lesquelles Zelensky pourrait ne pas se rendre à Gdańsk pour la conférence. Certains avancent que le président ukrainien pourrait ne pas vouloir se rendre dans un pays allié où il ne serait pas accueilli chaleureusement, et où des manifestations seraient même possibles, nous confie notre interlocuteur au sein du gouvernement.
8 juin : L’information a été rapportée le jour où le « Chapitre » (Kapituła) de l’ordre de l’Aigle blanc se réunissait pour statuer sur la recommandation du président polonais, Karol Nawrocki, de retirer à son homologue ukrainien ce titre honorifique, qui constitue la plus haute distinction en Pologne. L’avis a été transmis en fin de séance au président Nawrocki, qui participait aux débats, mais il n’a pas été rendu public. Il s’agit toutefois d’une simple recommandation, qui nécessite, pour être confirmée, la contre-signature du Premier ministre polonais, Donald Tusk, qui a publiquement désapprouvé cette initiative fin mai en la plaçant sur le même plan que celle de Volodymyr Zelensky.
8 juin : Bruxelles envisagerait aujourd’hui de modifier les règles de remboursement de l’aide fournie à l’Ukraine par les États membres via le mécanisme de la Facilité européenne, qui prévoit actuellement un remboursement proportionnel aux dépenses engagées par chaque pays. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a proposé ce lundi que l’ensemble des coûts engagés par l’UE soit lissé et remboursé à parts égales entre les États membres, ce qui diviserait par quatre le pourcentage de l’aide fournie par la Pologne (10 % vs 43 %) et restituée par Bruxelles.
La Pologne a apporté un soutien militaire et financier colossal et exceptionnellement précoce à l’Ukraine, qu’elle fut la première à soutenir dès le printemps 2022 à grand renfort d’armes, de munitions et d’autres équipements militaires, mais également en formant massivement l’armée ukrainienne (26 000 soldats). Elle a donc logiquement annoncé, lors de la réunion, qu’elle rejetait cette proposition, qui sera discutée prochainement par les ambassadeurs de l’UE.
Cette proposition a-t-elle un rapport avec le contexte diplomatique actuel ?
En juin 2024, Donald Tusk a été l’un des soutiens les plus actifs de la candidature de Kaja Kallas qu’il avait qualifiée de « très bonne candidate ». Au-delà d’être fortement controversée au sein même de l’UE et de constituer un frein au rôle que l’UE dit vouloir jouer dans les négociations de paix avec la Russie (elle figure depuis février 2024 sur la liste des personnes recherchées par le ministère de l’Intérieur russe pour son rôle présumé dans le démantèlement des monuments soviétiques de la seconde guerre mondiale en Estonie, considéré comme une « profanation de la mémoire historique »), elle est profondément décriée en Estonie dont elle fut le Premier ministre, en raison de sa gestion calamiteuse de l’économie et du scandale concernant les liens d’affaire de son mari avec la Russie qu’il a maintenus après le début de la guerre.
Elle partage avec Donald Tusk la même ligne anti-Russie et pro-Ukraine parmi les plus dures d’Europe, Moscou l’accusant régulièrement de réhabiliter ou de glorifier le nazisme.
Si la proposition de Kaja Kallas est une mesure de représailles face à l’indignation de la Pologne en réaction au décret signé par Volodymyr Zelensky le 26 mai, cette initiative confirme que nous avons objectivement problème avec les dirigeant(e)s qui tiennent aujourd’hui les rênes de l’UE. Or il ne s’agit plus de démocratie ou de corruption, comme nous y sommes désormais habitués, mais de valeurs et d’idéologie.
Note
[1] « Dans le but de restaurer les traditions historiques de l’armée nationale, compte tenu de l’exécution exemplaire des missions confiées lors de la défense de l’intégrité territoriale et de l’indépendance de l’Ukraine, je décrète : Attribuer au Centre distinct des opérations spéciales “Nord“ des Forces d’opérations spéciales des Forces armées d’Ukraine le nom honorifique “nommé d’après les Héros de l’UPA” et le désigner dorénavant comme suit : Centre distinct des opérations spéciales “Nord“ nommé d’après les Héros de l’UPA des Forces d’opérations spéciales des Forces armées d’Ukraine. »
