Chasse aux sorcières

Équipe Le Point Critique | 07 juin 2026

Affaire Xena Fedorova, une indignation à géométrie variable

Les médias français se déchaînent depuis trois semaines contre la journaliste russe Xenia Fedorova, chroniqueuse pour la chaîne CNews, accusée d’être un agent du Kremlin. L’eurodéputée du groupe Renew, Nathalie Loiseau, exige aujourd’hui sa mise sous sanctions européennes dans une lettre ouverte cosignée par 25 parlementaires.

Xena Fedorova, 2025, entretien avec le medi Frontières
Xena Fedorova, 2025, entretien avec le medi Frontières. | © Frontières

La journaliste russe Xenia Fedorova est la cible depuis trois semaines d’une attaque massive de la part des médias français, qui l’accusent d’être utilisée par le groupe Bolloré pour relayer l’analyse du Kremlin concernant le conflit en Ukraine, et pour tenter de peser sur la prochaine élection présidentielle en véhiculant la critique des valeurs occidentales portée par la Russie. Fondatrice de Russia Today (RT), dont elle fut la présidente et la directrice de l’information de 2017 jusqu’à la fermeture de la chaîne en 2022, elle intervient de manière régulière depuis 2025 dans plusieurs médias de « l’écosystème Bolloré » (CNews, Europe 1, JDNews). Fin mai, Le Monde signalait sa présence lors de l’inauguration de l’Institut de l’espérance, un cercle de réflexion « d’inspiration chrétienne » créé en avril dernier par le milliardaire dans le but d’« infuser dans “l’opinion publique” des “solutions de bon sens” » en s’appuyant sur des “individualités compétentes, courageuses et déterminées” pour les “promouvoir” ».

Résumé de l’affaire

Ponctuellement critiquée depuis 2025 et la sortie de son livre, Bannie, elle subit une charge synchronisée depuis le 13 mai 2026, concrétisée par la saisine de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) par la présidente du groupe Renew Europe, Valérie Hayer, afin que l’agence « étudie la conformité légale des propos de cette “voix du Kremlin” ». On ne sait pas si cette tentative sera la bonne, l’Arcom n’ayant jamais réussi à démontrer à ce jour, selon Xenia Fedorova, que les propos tenus par la journaliste enfreignaient les règles édictées par l’Autorité de régulation, qui incluent la diffusion de propos discriminatoires ou haineux et la propagation de fausses informations, ce qui, dans le cas du conflit en Ukraine relève au mieux d’un débat entre historiens :

Emmanuel Macron nous a accusés d’être des agents du Kremlin, des propagateurs de fake news. L’Arcom s’y est essayée à son tour, sans jamais pouvoir fonder la moindre preuve d’éventuels manquements. Il aura fallu que la Russie envahisse l’Ukraine pour qu’Ursula von der Leyen justifie notre interdiction d’émettre. Notre bannissement était écrit, programmé, acté. J’étais condamnée au silence. Ils avaient gagné.

https://www.fayard.fr/livre/bannie-9782213731155

Elle dénonçait déjà il y a un an une chasse aux sorcières.

La pression s’est intensifiée fin mai avec la publication d’un article à charge de France Info et de celui du Monde suggérant que le titre de séjour de la chroniqueuse, arrivée en France en 2017 avec un « passeport talent », aurait été renouvelé irrégulièrement quelques jours plus tôt, cette accréditation administrative signifiant en effet qu’elle ne représente aucune menace grave pour l’ordre public. Or ce critère est le seul de nature à légitimer que l’on veuille censurer une journaliste tenant des propos à l’endroit d’un pays contre lequel la France n’est pas en guerre.

La polémique s’est répandue dans l’ensemble des médias au début du mois de juin (France Inter, France 24, Libération, RFI, etc.), le pic ayant été atteint mercredi avec l’organisation d’une manifestation devant le siège de Lagardère et la publication d’une lettre cosignée par 25 eurodéputés demandant que des sanctions soient prises au niveau européen à l’encontre de Xenia Fedorova. Qu’il s’agisse des interventions médiatiques de la journaliste ou de sa présence sur le sol français, l’exigence de ses confrères est la même : la rendre définitivement invisible, inaudible et inoffensive au regard de la menace politique qu’elle est supposée constituer. Raphaël Glucksmann l’a formulé en ces termes, mais sans pour autant s’associer à la demande de ses collègues, ce qui s’explique probablement par le fait que si cette demande aboutit, Xenia Fedorova se retrouvera assignée à résidence en France et aura alors tout le loisir de dénoncer l’ignominie de ces sanctions qui consistent à priver de tout moyen de subsistance les personnes sur lesquelles elles s’abattent, hors de tout cadre légal et de toute justification formelle :

Il faut retirer le micro à Xenia Fedorova, parce qu’en réalité, ce n’est pas une journaliste, ce n’est pas une commentatrice, c’est une agente russe et c’est une agente russe depuis le début de l’offensive russe en Ukraine en 2022.

https://www.liberation.fr/politique/maintien-par-canal-dune-chroniqueuse-pro-russe-il-faut-retirer-le-micro-a-fedorova-estime-glucksmann-20260531_UGBL2UE6YBE7FMIMYA4E2X5HRU/

Ce qui est reproché à Xenia Fedorova

De quoi Xenia Fedorova est-elle plus précisément accusée ? On lui reproche essentiellement de reprendre le terme d’« opération spéciale » pour désigner le conflit russo-ukrainien et de soutenir que la guerre n’a pas commencé le 14 février 2022, mais qu’elle a des origines plus anciennes, comme le soutiennent de très nombreux analystes et politologues (voir l’encadré en fin d’article). Cette lecture du conflit est notamment documentée par l’ancien colonel de l’armée suisse Jacques Baud qui a été placé sous sanctions européennes en décembre dernier en raison de la subversité de ses analyses, la clé de voûte de la rhétorique occidentale reposant sur l’idée que la Russie n’aurait pas respecté les accords de Minsk, ce qui a pourtant été démenti par François Hollande et Angela Merkel. Tous les deux ont en effet admis, en 2022 et 2024, qu’ils n’avaient signé ces accords que pour gagner du temps et pour armer l’Ukraine, sans avoir à aucun moment l’intention de les respecter.

George Soros a quant à lui assumé publiquement l’implication de l’Open Society Foundations dans une interview accordée à CNN en mai 2014

J’ai créé une fondation en Ukraine avant même que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Elle fonctionne depuis lors. Et elle a joué un rôle important dans les événements actuels.

Aussi illégitime soit donc ce procès, la question de l’origine du conflit reste l’argument central, voire le seul, exprimé publiquement pour justifier la nécessité de censurer Xenia Fedorova, au-delà du problème politique que poserait le groupe Bolloré, parfaitement analysé par l’Observatoire du journalisme. Un article publié jeudi par Le Monde (le neuvième en dix jours consacré à cette polémique) détaille les affirmations qui caractérisent plus précisément ce fameux « discours prorusse », partagées en Italie par de nombreux éditorialistes, journalistes, universitaires ou anciens diplomates (l’auteur dénonce une « pénétration capillaire » des thèses du Kremlin), et dont la France est probablement l’un des censeurs les plus zélés en Europe.

On reconnaît que la Russie a agressé l’Ukraine ; on admet que le peuple ukrainien souffre. Mais l’on avance ensuite des arguments qui délégitiment l’Ukraine et atténuent la responsabilité russe. Dans les versions les plus respectables, les accusations de « nazisme » sont évitées. On insiste plutôt sur l’idée que la Russie serait impossible à vaincre ; on met en doute la qualité démocratique de l’Ukraine ; on souligne la corruption ; on invoque l’absence d’élections.

On comprend donc que pour Le Monde, aucune de ces accusations ne repose sur des faits ou ne constitue un objet légitime de débat, le simple fait de les évoquer publiquement étant assimilable à une trahison du régime de Kiev, dont la « qualité démocratique » serait une réalité qui ne peut être contestée que par des émissaires malveillants du Kremlin. Vraiment ?

Deux salves médiatiques, deux contre-feux ?

Un tel aveuglement de la part de la quasi-totalité des médias français pourrait éventuellement s’entendre si nous étions officiellement en guerre contre la Russie, ce qui – on ne cessera de le rappeler – n’est actuellement pas le cas. Le calendrier de l’attaque menée à l’encontre de Xenia Fedorova suggère que le fond de l’affaire se situe probablement ailleurs que dans une simple controverse d’historiens sur l’origine du conflit.

La première attaque s’est produite au lendemain d’une tribune publiée dans Le Journal du dimanche, intitulée « La corruption, grand tabou de l’aide européenne à l’Ukraine ». La journaliste s’interroge sur l’utilisation des fonds européens, dont elle estime qu’elle devrait légitimement s’imposer dans le débat public dès lors que cette aide est financée par les contribuables européens au détriment d’investissements vitaux différés ou annulés faute de ressources :

En Europe, on a longtemps demandé aux citoyens de soutenir l’Ukraine sans trop poser de questions. Il fallait financer, armer, applaudir, au nom de la démocratie et de la résistance face à la Russie. Mais une question simple a été trop longtemps écartée du débat public : où va exactement l’argent envoyé à Kiev ? Après tout, cette aide financière massive, accordée au prix d’une fragilisation économique en Europe, soulève des interrogations légitimes.
L’argent public ne peut pas être traité comme une simple extension du discours diplomatique. Il appartient aux citoyens, à ceux qui paient l’inflation, les impôts, les restrictions budgétaires, les sacrifices sociaux que l’on justifie désormais au nom de la guerre. Leur demander de financer l’Ukraine tout en leur refusant un débat sérieux sur l’usage de ces fonds revient à confondre solidarité et soumission. Plus l’aide est massive, plus le contrôle devrait être exigeant. N’est-il pas normal de vérifier comment ces fonds sont utilisés, en particulier face aux récents scandales de corruption en Ukraine ? Un audit ne serait-il pas un acte de justice, non seulement pour les contribuables européens, mais aussi pour le peuple ukrainien lui-même ?

Publier un article visant à présenter l’auteur d’une telle tribune comme un danger pour la démocratie s’appelle en communication de crise « allumer un contre-feu ».

La seconde attaque a eu lieu le jour de l’entrée en vigueur en Ukraine du décret présidentiel accordant à une unité de l’armée ukrainienne le titre de « Héros de l’UPA », l’Armée insurrectionnelle ukrainienne responsable de l’assassinat sauvage de plus de 100 000 Polonais lors des massacres de Volhynie et de Galicie orientale, une semaine après la réinhumation d’un ancien collaborateur nazi, Andriy Melnyk.

Si Le Monde a traité cette information le 29 mai, en commentant le clash diplomatique provoqué par la glorification des auteurs du génocide polonais, il l’a fait en adoptant le point de vue ukrainien et avec trois jours de retard. Dans l’article du 26 mai, en revanche, il est revenu sur une intervention de Xena Fédorova datant du 9 mai 2025, jour de la célébration de la victoire sur le nazisme en Russie :

Et sur le plateau de CNews, tout à coup, elle accuse l’un des trois pays baltes, qui possèdent tous une frontière commune avec la Russie ou la Biélorussie, de « glorifier » le nazisme. « Si vous regardez en Lettonie, il y a chaque année un défilé d’anciens [des] légions nazies, je pense que c’est au mois de mars, et vous avez le symbole nazi qui est affiché », assène d’une même voix monocorde la recrue de Vincent Bolloré. La propagande russe exploite une page douloureuse de l’histoire lettonne : les forces d’occupation nazies avaient enrôlé des hommes lettons dans la Waffen-SS et des marches nazies à Riga.

Toujours dans cet article, Le Monde reproche également à Xena Fedorova d’utiliser le terme « opération spéciale » et de qualifier la révolution de Maïdan de coup d’État, là où des dizaines de commentateurs[1],[2], dont le politologue ukraino-canadien, le Pr Ivan Katchanovski[3] (qui dénonce pourtant l’agression illégale de la Russie), la qualifient comme tel :

À l’antenne, la complice de Vincent Bolloré ne parle pas d’invasion de l’Ukraine, mais, comme Moscou, d’« opération spéciale » ; pas de révolution de Maïdan en 2014, mais de « coup d’État ».

Et si Xena Ferdorova avait raison ?

Au-delà de l’impossible consentement des Français à leur sacrifice économique ou à celui de leurs enfants qu’entraînerait une présentation honnête du conflit russo-ukrainien, c’est probablement sur ces deux points (l’aide européenne et le « problème nazi ») que se cristallise l’enjeu de l’« affaire Fedorova ». Le Monde n’échappera pas pour autant à la question qui est posée en creux ici : comment peut-on dans une même tribune accuser un milliardaire de vouloir manipuler l’opinion publique en promouvant des idées d’extrême droite et s’employer à dissimuler aux Français que l’État ukrainien n’a à l’évidence pas rompu avec ses racines nazies afin d’obtenir leur consentement au soutien de ce régime ?

Plus généralement, quelle crédibilité peut-on encore accorder aux médias ou aux ONG qui ont une indignation à géométrie à ce point variable, et dont certains (Reporters sans frontières, StreetPress ou CheckNews de Libération, dont un journaliste a été décoré il y a deux jours par Volodymyr Zelensky) sont notoirement financés par Soros ? Si Le Monde ne fait officiellement pas partie de cette liste, il a accordé une tribune le 4 juin au directeur général de RSF, Thibaut Bruttin, dans laquelle ce dernier dénonce « le dévoiement de la liberté d’expression dans le débat concernant la présence de l’ex-dirigeante de RT France sur CNews, Europe 1 et dans Le JDNews ».

Liste d’analystes et de structures partageant une lecture alternative du conflit russo-ukrainien

1. John J. Mearsheimer (politologue américain, Université de Chicago)
2. Jeffrey D. Sachs (économiste américain, Columbia University)
3. Noam Chomsky (linguiste et critique américain de la politique étrangère US)
4. Glenn Diesen (politologue norvégien, spécialiste des relations Russie-Europe)
5. Anatol Lieven (chercheur britannique, Quincy Institute)
6. Chas Freeman (diplomate américain retraité, ex-ambassadeur)
7. Douglas Macgregor (colonel américain retraité, ex-conseiller au Pentagone)
8. Scott Ritter (ex-inspecteur américain en armement, ex-Marine)
9. Glenn Greenwald (journaliste américain indépendant)
10. Jack F. Matlock Jr. (diplomate américain, dernier ambassadeur américain en URSS)
11. Richard Sakwa (politologue britannique, Université du Kent)
12. Michael Hudson (économiste américain, spécialiste des finances internationales)
13. Ray McGovern (ex-analyste de la CIA)
14. Theodore Postol (physicien américain, professeur émérite au MIT, expert en armement)
15. Henry Kissinger (diplomate américain, décédé en 2023)
16. William J. Burns (actuel directeur de la CIA, ex-ambassadeur US en Russie)
17. Aaron Maté (journaliste canadien indépendant)
18. Caroline Galateros (géopolitologue française, colonel de réserve de l’Armée française)
19. Jacques Sapir (économiste français spécialiste de l’économie russe, EHESS, Centre d’études des modes d’industrialisation)
20. Jacques Baud (ex-colonel de l’armée suisse et agent de renseignements, ex-ONU et OTAN)
21. Emmanuel Todd (historien, anthropologue, démographe et essayiste français)
22. Ivan Katchanovski (professeur de sciences politiques ukraino-canadien, Harvard, université d’Ottawa)
23. Robert Kennedy Jr. (avocat et homme politique américain)
24. Quincy Institute for Responsible Statecraft (États-Unis)
25. Cato Institute (États-Unis)
26. Center for the National Interest (États-Unis, ex-Nixon Center)
27. The National Interest (magazine associé au CNI)
28. Institute for Peace and Diplomacy (Canada/International)
29. Real Instituto Elcano (Espagne)
30. Center for Strategic and International Studies (CSIS) (certains chercheurs)

Tous contestent l’idée que la guerre en Ukraine soit « sans provocation » et mettent en avant des causes structurelles et géopolitiques pour expliquer le conflit.


Références

[1] Goujon A. La Révolution de Maïdan est un coup d’État fasciste soutenu par l’Occident. In : L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre. Paris : Le Cavalier bleu ; 2023. https://shs.cairn.info/l-ukraine-de-l-independance-a-la-guerre–9791031805634?lang=fr.

[2] Lendman S (dir.). Ukraine : le coup d’Etat fasciste orchestré par les États-Unis. Paris : Delga. https://www.laprocure.com/product/42519/ukraine-le-coup-d-etat-fasciste-orchestre-par-les-etats-unis.

[3] Katchanovski I, Sapir J (préface), Havryshko M (postface). Le massacre du Maïdan en Ukraine : La tuerie de masse qui a changé le monde. London: Palgrave Macmillan; 2024. https://link.springer.com/content/pdf/10.1007/978-3-031-67121-0.pdf. Édition française augmentée : https://cerclearistote.fr/librairie/le-massacre-du-maidan-en-ukraine-livre-divan-katchanovski/.

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