Conflit de loyauté

Équipe Le Point Critique | 30 mai 2026

Glorification des auteurs du génocide polonais, le Premier ministre Donald Tusk vole au secours de Volodymyr Zelensky

Trois jours après la réhabilitation officielle des auteurs de massacres commis par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne en Pologne durant la seconde guerre mondiale, le Premier ministre Donald Tusk a critiqué la proposition du président polonais de retirer à son homologue ukrainien l’insigne de l’ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction honorifique polonaise.

Donald Tusk

Mardi dernier, un décret présidentiel accordant à une unité de combat le titre de « Héros de l’UPA », l’Armée insurrectionnelle ukrainienne à l’origine des massacres de Volhynie et de Galicie orientale[1] où périrent quelque 100 000 civils polonais et 30 000 Ukrainiens, est entré en vigueur en Ukraine. La veille, Kiev avait célébré la panthéonisation d’Andriy Milnyk, un collaborateur nazi qui dirigea l’une des factions de l’OUN, l’organisation à l’origine de la création de l’UPA.

Israël a critiqué cette cérémonie, mais le gouvernement polonais est le seul à avoir dénoncé publiquement le décret de réhabilitation de l’UPA, dont même la presse ukrainienne ne remet pas en cause l’implication dans le génocide polonais, caractérisé par sa sauvagerie hors norme :

En automne 1942, l’OUN(b) (aile bandériste de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, organisation qui s’était scindée en 1940 en deux factions – celle de Stepan Bandera* et celle d’Andriï Melnyk), créa sa propre force armée, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Dès ce moment, l’OUN(b) décida « d’expulser tous les Polonais ». […]
Afin de présenter cette épuration ethnique planifiée comme une révolte paysanne spontanée, les unités de l’UPA massacrèrent les Polonais avec des haches et non avec des armes à feu. Ils tentèrent également d’inciter les paysans ukrainiens locaux de se joindre aux massacres. Les récits des survivants mettent généralement l’accent sur la cruauté des meurtres perpétrés sans pitié à l’égard des femmes et des enfants, sur les tortures, ainsi que sur la destruction des églises catholiques romaines. […]
Les historiens polonais estiment le nombre total de victimes polonaises de l’UPA à environ 100 000 personnes (y compris les victimes des « actions antipolonaises » en Galicie orientale, moins meurtrières que les évènements de Volhynie), et le nombre de victimes ukrainiennes de 10 000 à 15 000.

Karol Nawrocki, le président polonais, considère que Volodymyr Zelensky a démontré que l’Ukraine n’était « mentalement » pas prête à intégrer l’Union européenne. Il a proposé par ailleurs que lui soit retiré l’insigne de l’ordre de l’Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise, décernée en 2023 par son prédécesseur. La question devrait débattue le 8 juin lors de la réunion du Chapitre de l’ordre de l’Aigle blanc :

Et moi, j’ai proposé qu’un des points à l’ordre du jour soit le retrait au président Zelensky de l’ordre de l’Aigle blanc. Malheureusement, le président Zelensky a prouvé que l’Ukraine, sur le plan mental de la glorification des bandits et des meurtriers de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), n’est pas prête à faire partie de la famille européenne, car dans la famille européenne on ne peut pas glorifier des bandits et des meurtriers qui ont assassiné des femmes et des enfants, qui ont assassiné des Polonais. Et c’est avec une grande tristesse que je l’ai constaté.

L’ancien Premier ministre Leszek Miller, qui s’était indigné de la panthéonisation d’Andriy Melnyk, affirme lui aussi que les valeurs promues par l’Ukraine sont incompatibles avec une adhésion à l’Europe, mais il va plus loin que le président polonais dans son analyse :

Bandera, Melnyk ou Chouchkievytch, c’est simplement la variante ukrainienne du fascisme ou du nazisme, comme on veut. Le fait qu’on ait massacré les Polonais en Volhynie ne concernait pas seulement le fait qu’ils étaient polonais. À l’époque, l’UPA a essayé de mettre en œuvre le concept d’une « Ukraine ethniquement pure », ce qui ne diffère en rien de l’Holocauste. Les Allemands ont aussi essayé de construire une Allemagne pure ethniquement et ont commencé par les Juifs. Si la guerre s’était déroulée autrement, nous aurions été les suivants.
Je m’étonne seulement que les politiques polonais ne voient pas quel courant a gagné en Ukraine à l’heure actuelle. Les bandéristes ont vu qu’ils pouvaient avancer dans leur idéologie criminelle et qu’il n’y avait aucune réaction polonaise. Donc ils vont de plus en plus loin, jusqu’à ce qui va arriver bientôt, c’est-à-dire le transfert des restes de Bandera d’Allemagne. Il y a des annonces d’un enterrement solennel. Évidemment, puisque Bandera est devenu le symbole du gouvernement ukrainien actuel, puisque ses idées ont gagné, il est clair que cela se fera avec grande pompe.

Le Premier ministre polonais, Donald Tusk estime a contrario que « chacun a droit à son “interprétation” de l’histoire », là où son propre État a officiellement accordé, en 2016, le statut de « génocide » aux massacres de Volhynie. Si ce point fait débat en Ukraine, qui préfère utiliser le terme de « tragédie » ou de « génocide bilatéral », Leszek Miller précise que ces crimes ont été « perpétrés avec préméditation, et avec une telle bestialité que même les Allemands en étaient écœurés ».

Donald Tusk s’est exprimé dans un second temps en conférence de presse et sur son compte X pour fustiger la position du président Nawrocki, dont il estime qu’elle entretient une polémique inutile qui ne profite qu’à la Russie (reconnaissant donc que cette séquence confirme la pénétration de l’État ukrainien par l’idéologie nazie). Il n’a concédé que du bout des lèvres le fait que cette provocation « violait la sensibilité des Polonais », mais en exprimant son inquiétude si l’insigne de l’ordre de l’Aigle blanc venait à être retiré à Volodymyr Zelensky, ce qui selon lui reviendrait à « faire un pas similaire » à celui franchi par le président ukrainien :

Ne me demandez pas ce que fera le président, car depuis longtemps déjà, je ne me sens absolument pas en mesure d’imaginer ce qu’il compte faire. Tout ce que nous savons, c’est que le président a beaucoup plus de facilité à opposer son veto et à bloquer les initiatives qu’à apporter son aide ; il est donc difficile d’être optimiste à ce sujet.

Quelle aide ? Quelle urgence ?

Le député de la Diète de Pologne, Konrad Berkowicz, s’interroge aujourd’hui ironiquement sur le droit qu’il faudrait accorder symétriquement à l’Allemagne de « réinterpréter son histoire, blanchir ses criminels, leur ériger des monuments, et nommer des unités du nom de “héros de la Waffen-SS” ». La comparaison n’a rien d’outrancier malgré les apparences, l’objectif de cette opération étant d’obtenir de l’Allemagne le transfert des restes de Stepan Bandera qui créa la Légion ukrainienne, sous commandant de la Wehrmacht.

L’historienne Marta Havryshko indique aujourd’hui que les Forces armées ukrainiennes ont choisi de baptisé « Roland » un bataillon de systèmes de drones, en référence explicite à celui formé en en 1941 par l’Abwehr, le Service de renseignement militaire allemand actif sous le IIIe Reich à partir de membres de l’OUN, confirmant que l’actuelle polémique n’est pas une dispute sur le passé, comme veut le faire croire Donald Tusk, mais bien sur le présent de l’Ukraine.

Bienvenue en Union européenne !

Le saviez-vous ?
L’ouvrage Histoire partagée, mémoires divisées rappelle que le slogan Слава Україні ! Слава героям! (Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux Héros !), prononcé en clôture de chaque prise de parole de Volodymyr Zelensky est en réalité le mot d’ordre utilisé historiquement par les membres de l’OUN, et remis à l’honneur par la révolution de couleur de l’Euromaïdan en 2014 (p. 349)


Note

[1] Région agricole du nord-est de la Pologne composée principalement de trois groupes ethnicoreligieux : les Ukrainiens (67,94 %), les Polonais (16,5 %) et les Juifs (9,78 %).

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