Chasse à l’homme
Une banque allemande gèle les comptes bancaires d’un journaliste placé sous sanctions de l’UE depuis un an
Une polémique secoue actuellement l’Allemagne concernant le gel des comptes bancaires de la mère d’un journaliste placé sous sanctions européennes en mai 2025.

Le journaliste indépendant germano-turc Hüseyin Doğru, fondateur du média RED a été placé sous sanctions européennes le 20 mai 2025, ainsi que sa société (AFA Medya A.Ş), dans le cadre du 17e paquet de sanctions contre la Russie. Le Conseil de l’UE l’accuse d’avoir créé un réseau de plateformes entretenant « des liens financiers et organisationnels avec des entités et des acteurs de propagande d’État russes » et d’organiser par leur intermédiaire une « manipulation coordonnée de l’information ». Il est notamment accusé d’avoir couvert l’occupation d’une université allemande par des militants anti-israéliens, où des symboles du Hamas ont été diffusés en ligne, contribuant à nourrir un climat de violence orchestré par la Fédération de Russie dans le but de déstabiliser l’Europe.
C’est ce raisonnement alambiqué qui justifie qu’il ait été placé sous sanctions dans le cadre du programme EU-RUSDA, mis en place le 8 octobre 2024 afin de sanctionner les personnes physiques ou morales convaincues de mener des attaques hybrides russes menaçant la sécurité et la démocratie en Europe (sabotage, ingérence électorale, désinformation, cyberattaques, discours anti-immigrationnistes)[1]. Il faut le lire pour croire.
La loi autoproclamée de Bruxelles
Hüseyin Doğru est le premier ressortissant de l’Union européenne à avoir été inclus dans le programme EU-RUSDA. Celui-ci inclut l’interdiction de voyager au sein de l’UE ou de quitter son territoire, l’impossibilité de travailler légalement, le gel des avoirs bancaires et l’interdiction de recevoir une aide financière de la part d’un tiers, tout citoyen violant cette interdiction s’exposant à des poursuites pénales, incluant en Allemagne une peine de dix ans de prison.
En clair, une assignation à résidence doublée d’une mise à mort économique et sociale conduisant inévitablement, à terme, à une clochardisation. L’ancien colonel suisse Jacques Baud, dont le sort avait choqué la communauté internationale en janvier dernier, en a fait l’expérience en janvier dernier, la livraison d’une commande alimentaire en ligne effectuée par un proche ayant été bloquée presque immédiatement après son inscription sur la liste noire de l’UE. Il a finalement bénéficié d’une « exemption humanitaire » de la part du gouvernement belge, en février dernier, qui lui a permis de retrouver un accès limité à son compte bancaire pour ses besoins vitaux.
Ces mesures ont été prononcées hors de tout cadre légal, comme pour l’ensemble des personnes sanctionnées par l’UE (plus de 2 700 à ce jour), aucune n’ayant bénéficié d’un procès, concrétisé par une condamnation pénale. Il est notamment interdit à Hüseyin Doğru de diffuser toute pièce du dossier, uniquement de les commenter publiquement. Bien qu’un recours soit théoriquement possible auprès de la Cour de justice européenne, la lenteur et le coût de la procédure le rendent strictement virtuel.
La ressuscitation des oubliettes médiévales
Hüseyin Doğru s’est exprimé dans plusieurs médias allemands pour décrire l’enfer qu’est devenue sa vie à Berlin où il survit avec sa femme, deux nourrissons et un enfant de 7 ans : réduction presque à néant des moyens de subsistance (506 € mensuels autorisés, réduits à 60-100 € en pratique après le gel des comptes de l’épouse accusés d’être utilisés pour contourner les sanctions imposées à son mari), remise de la carte d’identité, refus d’accès à une assurance maladie lorsque sa femme était enceinte, impossibilité de se faire offrir ne serait-ce qu’une bouteille d’eau par un tiers.
Tu ne peux même pas m’offrir un café. En théorie, je n’ai même pas le droit de me servir dans le frigo après que ma femme a fait les courses.
https://jacobin.com/2026/03/eu-us-sanctions-gaza-russia
Fin mars, un tribunal de Francfort-sur-le-Main a rejeté une requête en référé visant à contraindre sa banque à assouplir les restrictions pesant sur l’utilisation de son compte. Sa demande a été rejetée au motif qu’il n’existe pas de base légale pour une mesure injonctive dans un tel contexte, les banques allemandes étant assujetties au droit européen qui ne permettrait pas d’accorder une suspension provisoire ou un assouplissement des sanctions via une procédure d’urgence civile classique.
L’ombre d’Israël et du gouvernement allemand
Selon Hüseyin Doğru et ses proches, son placement sous sanctions serait lié à ses reportages, dont certains demeurent accessibles sur sa chaîne YouTube, concernant la situation à Gaza, la torture pratiquée sur les prisonniers palestiniens, ainsi que la politique allemande de soutien à Israël. Il est également poursuivi pour diffamation, avec la menace d’une peine d’emprisonnement de trois ans, en raison d’une campagne supposée de « haine » en ligne impliquant un journaliste du Jerusalem Post, Nicolas Potter. L’un de ses confrères du média MintPress News, qui a publié en janvier 2025 une enquête démentant ses accusations, explique en détail le fond cette affaire. Il précise notamment que le journaliste qui a allumé cette mèche serait financé par le ministère allemand des Affaires étrangères et qu’il aurait déménagé en Israël après le 7 octobre 2023 « pour travailler pour un point de vente dirigé par un ancien porte-parole des Forces de défense israéliennes ».
Israël avait prévenu en mai dernier qu’il traquerait quiconque le critiquerait, faut-il y voir un lien ?
Nous vous suivrons avec Google, nous trouverons vos failles. Nous vous ferons licencier ; si vous avez une entreprise, nous la mettrons en faillite.
Précisons qu’un professeur de mathématiques en Allemagne est désormais interdit d’enseigner pour ses publications en ligne critiques avec Israël.
Châtiment collectif
Un cap a été franchi il y a quelques jours par l’Union européenne et le gouvernement allemand, dont le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Martin Giese, a confirmé en décembre dernier que ces sanctions, approuvées dans le cas de Jacques Baud à l’unanimité des membres du Conseil, avaient pour but de terroriser les ressortissants de l’UE et étaient appelées à se multiplier.
Jeudi, Hüseyin Doğru a annoncé que les comptes de sa mère venaient d’être gelés, le règlement de l’UE à prévoyant que cette mesure est possible si une « relation de contrôle existe entre une personne sanctionnée et les comptes de proches », même lorsque ces derniers ne sont pas eux-mêmes ciblés par ces sanctions. Le média qui a publié cette information communique un lien vers une pétition en ligne qui a déjà recueilli plus de 6 500 signatures, dont celles d’anciens membres du Bundestag, du musicien et chanteur Roger Waters (Pink Floyd) et de son comparse britannique, Brian Eno (Roxy Music), de l’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis ou encore de l’ancien commissaire de l’UE, Günter Verheugen.
[1] Hüseyin Doğru explique dans une interview avoir critiqué le bataille Azov, au même titre que des entités fascistes en Russie, mais ce point n’est paradoxalement pas repris dans la décision européenne. https://www.youtube.com/watch?v=wqslCu16b0o
