Dr Jekyll et Mr Hyde

Équipe Le Point Critique | 28 mai 2026

Zelensky estime que la capitulation de la Russie est à portée de drones, mais reconnaît en off que ses stocks de missiles sont épuisés

Zelensky estime que la capitulation de la Russie est à portée de drones, mais reconnaît en off que ses stocks de missiles sont épuisés

Soldat ukrainien, ligne de front

Volodymyr Zelenksy a adressé le 26 mai une lettre à la Maison-Blanche, dans laquelle il supplie Donald Trump de lui livrer des missiles Patriot PAC-3, jugés vitaux pour intercepter les missiles balistiques russes. Il a admis que les stocks ukrainiens étaient quasiment épuisés, et que l’Europe n’était pas en mesure de répondre à une telle urgence. L’ambassadrice de l’Ukraine aux États-Unis s’est chargée de faire suivre la lettre à l’ensemble des membres du Congrès dans l’espoir qu’ils fassent pression sur le président américain.

La demande de Zelensky a-t-elle une chance d’aboutir ? Le conflit au Proche-Orient a coûté plus de 1 200 missiles Patriot aux États-Unis et presque autant de missiles Precision Strike et ATACMS, ce qui aurait ramené les stocks « à un niveau inquiétant », selon les estimations du Pentagone et du Congrès rapportées par The New York Times. On ne connaît pas précisément l’état des réserves américaines, mais on sait que l’Ukraine en a reçu (et donc consommé) environ 600 depuis le début de la guerre, soit l’équivalent de ce que le complexe militaro-industriel peut livrer en un an.

Les analystes estiment aujourd’hui qu’il faudra 3 à 5 ans aux États-Unis pour reconstituer leur stock d’avant-guerre, dont The Guardian rapportait en juillet dernier que le seuil critique de 25 % avait été atteint. La situation est particulièrement critique pour les PAC 3 en raison du conflit au Moyen-Orient, le nombre de missiles tirés en Iran (800-1 400) représentant près du double de la production annuelle américaine.

Fin avril, CNN évoquait un risque de pénurie à court terme, forçant les États-Unis à procéder à un arbitrage entre l’Ukraine, le maintien de son engagement dans le Golfe et ses autres priorités dans la zone indo-pacifique. Un accord historique a été conclu en janvier dernier entre le Pentagone et Lockheed Martin, le fabricant exclusif des missiles patriotes de dernière génération (PAC-3 MSE), les intercepteurs prioritaires demandés actuellement par l’Ukraine, mais aucun financement comparable à ceux dont Kiev bénéficiait pendant l’ère Biden n’a été approuvé par le Congrès depuis 2024. Les livraisons proviennent aujourd’hui principalement des reliquats d’anciens fonds.

Parallèlement à cette lettre, The Economist a annoncé le même jour que le président ukrainien aurait demandé à son état-major de « prendre en compte la possibilité que la guerre se prolonge encore plusieurs années et de s’y préparer ». Volodymyr Zelenksy estimerait que l’Ukraine « a obtenu des résultats positifs sur le champ de bataille ces dernières années » grâce essentiellement à la performance de ses drones, et qu’elle infligerait à l’armée russe des pertes humaines supérieures à sa capacité de remplacement. Le président ukrainien se projetterait ainsi dans une guerre d’attrition, avec pour objectif d’obtenir une capitulation de la Russie d’ici quelques années.

Les nouvelles en provenance du front sont les plus encourageantes depuis des années. Les combats sont acharnés, mais les commandants ukrainiens estiment que leurs forces, guidées par des drones, ont trouvé la formule pour contrecarrer l’offensive terrestre de Vladimir Poutine. Depuis plusieurs mois, ils neutralisent les troupes russes plus vite que le Kremlin ne parvient à les remplacer. La Russie a réduit la durée de l’entraînement de ses unités aéroportées, censées être d’élite, à seulement dix jours. L’Ukraine tue ou blesse gravement en moyenne 35 000 soldats russes par mois. L’objectif est de 50 000 – le plafond de la capacité de formation de la Russie et le point, espèrent les Ukrainiens, où l’arithmétique de M. Poutine s’effondre.

Concernant le premier point, de nombreux observateurs estiment que la Russie subit effectivement des pertes importantes, mais qu’elle continue d’avancer. Un proche du Kremlin expliquait récemment que Vladimir Poutine subirait des pressions de plus en plus intenses en interne pour utiliser une frappe nucléaire tactique, ce à quoi il se refuse pour l’instant. Tout indique a minima que la Russie n’a pas encore déployé l’ensemble de ses capacités, et que l’Ukraine se contente de résister.

Concernant le second point, les échanges de dépouilles continuent de refléter un différentiel de pertes dramatiquement en défaveur de l’Ukraine, ce qui impliquerait que son armée recule. Avec quelle réserve d’hommes pourrait-elle provoquer une capitulation de la Russie ?

Fait notable, The Economist consacre une dizaine de lignes à l’horreur de la conscription forcée. Le journal précise que ce sont principalement les civils enlevés dans les rues, les magasins ou sur leur lieu de travail qui sont envoyés en première ligne, en guise de représailles, confirmant que les rafles sont une condamnation à mort assumée :

Les injustices perçues dans la conscription une corde sensible. […] pour les quelques malchanceux affectés au cœur de la zone de combat, c’est souvent un aller simple. La crainte de tels déploiements, parfois utilisés pour punir ceux qui ont été capturés alors qu’ils ne bénéficiaient d’aucune exemption, a sapé la volonté de servir. […]
Pour l’instant, la conscription forcée est la norme, et elle s’accompagne souvent de violences. Ivan, qui a fui la conscription, a été embarqué de force dans une camionnette après une course-poursuite dans les ruelles de Kiev. Comme environ 30 % des nouvelles recrues, il s’est enfui pendant sa formation, après avoir versé un pot-de-vin de 10 000 dollars. Il ne quitte plus guère son appartement désormais, et jamais sans une bombe de gaz poivré. À Odessa et à Dnipro, où les campagnes de conscription ont été les plus sévères, une part importante des hommes en âge d’être appelés se sont cachés.

Étonnamment, cet extrait de l’article n’a pas été relayé dans la presse.

Doit-on comprendre la séquence actuelle, y compris le message adressé aujourd’hui à la base néonazie de l’armée ukrainienne, comme une simple opération de communication orchestrée par le président ukrainien ? Le fossé qui sépare sa lettre, publiée par The Kyiv Independent, et l’optimisme affiché dans la presse par ses généraux le suggère en tout cas :

« Le rythme actuel des livraisons par le biais du programme PURL[1] ne correspond plus à la réalité de la menace à laquelle nous sommes confrontés », indique la lettre. « Je vous demande de l’aide pour protéger le ciel de l’Ukraine contre les missiles russes.

https://kyivindependent.com/zelensky-sends-trump-urgent-letter-warning-of-critical-missile-defense-shortages

Quel Zelensky faut-il croire ? Volodymyr Jekyll ou Volodymyr Hyde ?


Note

[1] Programme Priorized Ukraine Requirements List (PURL), qui permet aux alliés de l’OTAN de financer l’achat d’armes américaines pour l’Ukraine.

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