Cauchemar éveillé
Hommage national rendu par l’Ukraine à un collaborateur nazi : une historienne fait part de sa honte
Lundi 25 mai a eu lieu au cimetière commémoratif militaire d’Ukraine la cérémonie officielle de la réinhumation d’Andrey Melnyk, l’ancien chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), qui collabora avec les nazis au massacre de centaines de milliers de juifs durant la seconde guerre mondiale. Une historienne ukrainienne parle d'une « humiliation » pour l’ensemble des Juifs.

La réinhumation des restes de l’ancien collaborateur nazi et de son épouse n’est ni un malentendu ni une concession, elle s’inscrit dans le cadre du projet de « Panthéon des héros ukrainiens », porté par Volodymyr Zelensky depuis 2023 et acté par décret le 15 mai dernier dans la continuité d’une longue série de réhabilitations, dont celle des soldats de la division SS Galicie.
Ces funérailles nationales, retardées d’un jour en raison des bombardements de la capitale ukrainienne se sont déroulées avec tous les honneurs de l’État, en présence de la quasi-totalité des figures clés du régime. Le site Interfax a publié la liste des personnalités conviées à cet événement, au premier rang desquelles le président ukrainien et son prédécesseur, Viktor Yushchenko, le chef de l’administration ukrainienne, Kyrylo Budanov, le président du Parlement, Ruslan Stefanchuk, ou encore la Première ministre, Ioula Sviridenko.
Étaient également présents des représentants de l’actuelle OUN et du clergé ukrainien, qui a béni les restes de Melnyk et de son épouse, le directeur de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale, Oleksandr Alfiorov, une délégation du régiment néonazi Azov, aujourd’hui intégré à l’armée ukrainienne, ainsi que le leader et chanteur du groupe Sokyra Peruna, connu pour ses liens avec le milieu ultranationaliste. Le journaliste Didier Maïsto a publié sur son compte X les paroles de sa chanson culte, Six millions de mensonges, qui serait régulièrement chantée dans des festivals néonazis.
Au lendemain de cet hommage national, l’historienne juive Marta Havryshko publie un long post sur son compte X où elle fait part de sa « profonde honte », et de l’humiliation ressentie par l’ensemble de ses concitoyens qui pensaient que l’Ukraine avait rompu avec ses racines nazies :
Aujourd’hui, en tant qu’Ukrainienne juive et spécialiste de l’Holocauste, je ressens une profonde honte.
https://x.com/HavryshkoMarta/status/2059090828669149324?s=20
Je n’aurais jamais pu imaginer que dans mon pays – le pays où les nazis ont assassiné 1,5 million de Juifs, le pays de Babi Yar, le symbole même de l’Holocauste dans l’Union soviétique, un pays qui prétend se battre pour la « liberté et la démocratie » – un collaborateur nazi et leader de l’OUN comme Andriy Melnyk serait enterré avec tous les honneurs d’État.
Des hommes sous le commandement de Melnyk ont servi dans la police auxiliaire sous les nazis. Ils traquaient les Juifs cachés dans les greniers, les caves, les forêts et les granges, prêts à tout pour survivre à l’Holocauste. Ils gardaient les ghettos et les camps. Ils escortaient les Juifs vers les lieux d’exécution. Et ils participaient aux fusillades aux côtés des Allemands.
Au printemps 1943, l’Holocauste en Ukraine était presque achevé. Les voisins juifs avaient disparu – assassinés sous les yeux, et souvent avec l’aide, des partisans de Melnyk. Et c’est précisément à ce moment-là que Melnyk a soutenu la création de la division Waffen-SS Galicie, dont les membres ont prêté serment à Adolf Hitler.
Et aujourd’hui, le président de mon pays – un homme dont les propres parents ont été assassinés par les nazis –s’agenouille devant le cercueil de ce collaborateur nazi. On ne peut guère imaginer plus grande humiliation pour les Juifs.
C’est une humiliation pour tous ceux qui ont un jour cru que « Plus jamais ça » signifiait quelque chose dans l’Ukraine contemporaine – un pays où le nationalisme ethnique militant dicte de plus en plus la politique de la mémoire, et l’identité nationale.
Dans un second message, elle s’interroge sur la raison de la présence du bataillon Azov, le seul parmi 120 formations à avoir eu le privilège d’assister à cet hommage national aux côtés du président ukrainien :
L’Ukraine met officiellement sur pied une armée approchant le million de personnels, répartis dans environ 120 brigades. Pourtant, une seule unité a obtenu le privilège exceptionnel de paraître à un événement auquel assistaient le président, le président du parlement, des responsables gouvernementaux et le haut commandement militaire : la Troisième Brigade d’assaut Azov.
https://x.com/HavryshkoMarta/status/2059231959126020151?s=20
Ce choix n’était pas un hasard.
La brigade se présente ouvertement comme l’héritière de la tradition du nationalisme intégral de l’OUN et comme une glorificatrice de l’héritage de l’UPA – sans condamner les violences ethniques contre les Polonais qui ont coûté la vie à des dizaines de milliers de civils : enfants, femmes et hommes massacrés au nom de la pureté ethnique.
Une autre caractéristique déterminante de l’idéologie de la brigade est son déni ou sa minimisation de la participation des nationalistes ukrainiens à l’Holocauste, associée à la glorification de la collaboration avec l’Allemagne nazie, y compris le service dans la Division SS Galicie.
Cela n’est pas dissimulé dans les marges. Cela se manifeste dans des cérémonies commémoratives annuelles, des expositions publiques et des récits historiques soigneusement élaborés. Et l’État ukrainien ne se contente pas de tolérer ces initiatives – il les légitime activement. Il leur apporte un soutien institutionnel, une amplification médiatique et une couverture diplomatique.
En agissant ainsi, il alimente le révisionnisme de l’Holocauste en Ukraine : un processus qui transforme les assassins de voisins juifs en patriotes nobles et en « combattants de la liberté ».
Elle relève par ailleurs le contraste entre l’actuel silence du chancelier allemand, Friedrich Merz, petit-fils d’un maire nazi dont il a toujours affirmé être extrêmement fier, et ses déclarations en septembre dernier, à la synagogue de Munich, où il s’était présenté comme le garant moral du fameux « Plus jamais ça ».
Ce silence est aujourd’hui observé religieusement par l’intégralité des chefs d’État européens et des représentants de Bruxelles, en dépit de la condamnation d’Israël, sans qu’on sache si cette nouvelle preuve de l’infiltration idéologique de l’administration ukrainienne est de nature à remettre en cause, aux yeux de la Commission et des États membres, l’adhésion de Kiev à l’UE. Cette question a été explicitement soulevée par Arno Karlsfeld au tout début du conflit ukrainien, mais elle toujours été soigneusement contournée, ce qui est en soi une réponse. Reste à savoir comment l’Europe réagira le jour où elle la lui sera posée publiquement.
Le politologue ukrainien Ivan Katchanovski (université d’Ottawa, formé à Harvard), auteur de plusieurs ouvrages et contributions sur la participation de l’OUN à l’Holocauste et sur la question de la réhabilitation politique et de l’héroïsation de l’Organisation, met en parallèle deux phrases, qui permettent de comprendre la nature du moment que nous vivons peut-être sans le savoir :
Zelensky, en mai 2026 : « Le colonel Andriy Melnyk est revenu dans une Ukraine différente – pas celle qu’il avait été forcé de quitter, mais celle dont il avait rêvé. »
Melnyk, en juillet 1941 : « Nous croyons que le nouvel ordre d’Adolf Hitler en Europe est l’ordre véritable, et que l’Ukraine en est l’une des avant-gardes. »
Quel monstre les citoyens européens financent-ils et arment-ils à leur insu, au risque de voir cette bête immonde se retourner demain contre eux lorsqu’elle sera démasquée ?
