Malaise

Équipe Le Point Critique | 23 mai 2026

Bruno Retailleau quitte Kiev deux jours avant la réinhumation des restes d’un ancien collaborateur nazi dans la capitale ukrainienne

L’ex-ministre de l’Intérieur et candidat à l’élection présidentielle de 2027, Bruno Retailleau, a choisi l’Ukraine pour son premier déplacement de campagne à l’étranger. Ce voyage coïncide malencontreusement avec la publication d’un décret, cinq jours plus tôt, visant à organiser la réinhumation de la dépouille d’anciens collaborateurs nazis ukrainiens, dont celle de l’ancien chef d’une des factions du parti OUN, exhumée la veille de l’arrivée du ministre dans la capitale ukrainienne.

Stefan Bandera, collaborateur nazi ukrainien

L’Ukraine a rendu hommage ce mardi à Andrey Melnyk, une figure centrale de l’indépendance de l’Ukraine dont il dirigea la plus importante organisation d’extrême droite, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-M) de 1938 jusqu’à sa mort en 1964. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il s’était exilé au Luxembourg où il fut enterré conformément à ses volontés. Ses restes ont été transférés le 19 mai en Ukraine dans le cadre d’une initiative, approuvée le 15 mai par Volodymyr Zelensky, pour ramener en Ukraine les dépouilles des « héros de la lutte pour l’indépendance » enterrés à l’étranger.

Cette annonce a été faite le même jour sur le site de la présidence ukrainienne et sur le canal Telegram officiel de Volodymyr Zelensky, qui a indiqué que la procédure de transfert avait commencé :

Nous ramenons chez eux nos héros ukrainiens de différentes époques – ceux qui ont défendu l’idée de l’indépendance et se sont battus pour notre État. Ils sont enterrés à travers l’Europe, l’Amérique et d’autres pays.
Nous les ramenons.
Nous avons à la fois la possibilité et l’obligation morale de les réinhumer ici, en Ukraine, chez eux.
Maintenant, un tel processus a commencé concernant le colonel Andriy Melnyk et son épouse Sofia.
Des Ukrainiens emblématiques du XXe siècle, qui sont respectés.
Des décisions sont en préparation concernant le colonel Yevhen Konovalets et d’autres grandes figures historiques.

https://t.me/V_Zelenskiy_official/19126

Les restes du couple Melnyk sont arrivés en Ukraine le 21 mai, trois jours avant leur réinhumation officielle, qui aura lieu au cimetière commémoratif national près de Kiev. Cette cérémonie s’inscrit dans une longue tradition de réhabilitation des mouvements nationalistes anti-soviétiques qui trouve son origine dans l’indépendance de l’Ukraine, en 1991. Les réinhumations se sont multipliées après la révolution de Maïdan, qualifiée par de nombreux chercheurs européens et américains de « coup d’État fasciste soutenu par l’Occident », et le début de la guerre du Donbass, en 2014.

L’OUN est historiquement associée à deux noms : celui d’Andrey Melnyk, mais également celui de Stefan Bandera, dont la naissance est célébrée chaque premier janvier par des marches aux flambeaux organisées essentiellement dans l’ouest de l’Ukraine, qui l’a élevé en 2010 au rang de héros national. De nombreux monuments et toponymes portent toujours son nom, bien que sa collaboration avec l’Allemagne nazie (1940-1941) soit largement documentée et en dépit de son rôle dans le massacre de Babi Yar, où 33 771 Juifs furent exterminés par balles dans un ravin près de Kiev, et dont l’avenue qui mène à son mémorial s’appelle cyniquement l’avenue Bandera. Si sa participation à ce massacre, le plus grand de la Shoah ukrainienne par balles, est toujours discutée par les historiens, personne ne conteste en revanche la responsabilité directe de son mouvement dans l’épuration ethnique perpétrée par l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) en Pologne (1943-1944), à Volhynie et en Galicie, qui s’est traduite par l’extermination de 50 000 à 130 000 Juifs.

Bien que Melnyk soit considéré comme une figure moins radicale que Bandera, dont ils se partagèrent la direction de l’OUN après sa scission en deux factions concurrentes, sa collaboration avec le régime nazi est pleinement assumée. Il écrira en 1939, dans une lettre adressée au Reich, que l’OUN est « idéologiquement proche des mouvements similaires en Europe, en particulier du national-socialisme en Allemagne et du fascisme en Italie ». Wikipédia décrit plus précisément l’Organisation en ses termes :

L’idéologie détenue par l’OUN a été caractérisée par des savants comme une forme ukrainienne de fascisme ou de nationalisme intégral, lui-même parfois caractérisé comme protofasciste, ou plus largement comme un nationalisme extrême ou radical influencé par les mouvements fascistes. […] L’OUN a poursuivi une stratégie de violence, de terrorisme et d’assassinats dans le but de créer un État ukrainien ethniquement homogène et totalitaire.

https://en.wikipedia.org/wiki/Organisation_of_Ukrainian_Nationalists

Selon le professeur de sciences politiques Ivan Katchanovski (université d’Ottawa), Melnyk aurait lui-même organisé, en collaboration avec la police nazie, le 13e bataillon de la police biélorusse (SD) et la division SS Galicie, auquelle les Ukrainiens continuent de rendre hommage, des massacres de Juifs, de Polonais et d’Ukrainiens.

Qu’est-il arrivé au régime de Kiev en sept ans ? Pendant la campagne présidentielle de 2019, Volodymyr Zelensky avait virtuellement pris ses distances face à l’encombrant héritage de Stefan Bandera. Il avait laissé entendre qu’il débaptiserait certaines rues ou certains monuments pour ne pas inquiéter les populations russophones :

Il y a des héros incontestables.
Stepan Bandera est un héros pour un certain pourcentage d’Ukrainiens, et c’est normal et cool.
C’est l’un de ceux qui ont défendu la liberté de l’Ukraine.
Mais je pense que lorsqu’on donne autant de noms de rues, de ponts au même nom, ce n’est pas tout à fait juste.

https://www.rbc.ua/rus/news/vladimir-zelenskiy-nam-vygodno-raspustit-1555546435.html

Lors de la cérémonie du 19 mai au Luxembourg, la cheffe de la délégation ukrainienne a confirmé que cet héritage était en réalité intact. Elle a qualifié le rapatriement des restes de Melnyk d’« événement extrêmement important pour la mémoire nationale ukrainienne ».

C’est précisément ce moment de recueillement national que Bruno Retailleau a choisi pour son tout premier déplacement dans un pays étranger.

Il a publié une série de posts sur son compte X à la gloire de la « résilience ukrainienne », mais sans jamais mentionner le contexte de sa venue. Comment l’ex-ministre de l’Intérieur a-t-il pu manquer cette information après avoir passé trois jours dans le pays et rencontré plusieurs cadres de l’administration et de l’armée ? Comment peut-il également ignorer que cette fameuse résilience est en réalité une résilience imposée à coup de bottes et de poings ? Les rafles, dont les images déchirantes pullulent sur le réseau X sont devenues le quotidien des Ukrainiens qui n’ont pas les moyens d’acheter leur exemption, et qui sont envoyés quelques jours plus tard sur le front, où leur temps de survie est estimé entre 3 et 12 minutes. Agriculteurs, étudiants en médecine, personnes handicapées… plus personne n’échappe à la mobilisation, celle des femmes est en cours de discussion.

Toute honte bue, le président du groupe LR a salué la communauté entre les valeurs de l’Ukraine et de la France en se targuant de représenter le parti fondé par le général de Gaulle, dont on imagine qu’il se retournerait dans sa tombe s’il entendait son nom cité dans un tel contexte. Le journaliste Didier Maïsto lui a répondu, Bruno Retailleau est donc désormais prévenu.


Nota bene. La journaliste Marta Havryshko signalait le 17 mars sur son compte X la parution d’un nouveau livre pour enfants, intitulé Notre Père est Bandera. Elle publie dans un nouveau tweet le message posté par l’école militaire patriotique Banderivets, qui demande la réinhumation prochaine de Stefan Bandera depuis l’Allemagne où il est enterré.

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