Mise au point
« Nous aurons le devoir d’utiliser l’arme nucléaire », le faucon du Kremlin met en garde l’Europe
L’expert le plus influent en matière de politique étrangère et de défense de la Russie estime qu’en cas d’agression par une coalition de pays hostiles, l’emploi de la force nucléaire sera non seulement légitime mais relèvera d’une obligation morale. Il confirme également que Vladimir Poutine fait aujourd’hui face à d’intenses pressions en faveur de l’utilisation d’armes non conventionnelles à l’encontre de Kiev ou de ses alliés.

Le président honoraire du Conseil de politique étrangère et de défense de la Russie a accordé le 11 mai dernier un entretien avec le politologue Glenn Diesen. Considéré par certains comme l’un des faucons les plus radicaux de Russie, il est l’un des experts les plus pointus et les plus expérimentés en matière de politique étrangère. Le Pr Sergeï Karaganov a notamment rédigé des discours pour Leonid Brejnef et conseillé les trois derniers présidents russes, dont Vladimir Poutine. Il est connu pour avoir joué un rôle en 2024 dans la révision de la doctrine russe, dont il a initié le débat autour de l’élargissement des cas d’emploi de l’arme nucléaire.
Le Pr Diesen l’a interrogé sur la manière dont Moscou percevait l’évolution récente du conflit marquée par l’implication totale de l’Europe, qui ne peut de fait plus être considérée comme un simple soutien moral et financier de l’Ukraine, mais comme une nation cobelligérante, voire comme le principal moteur de l’escalade de la guerre (1 : 12).
Pr Sergeï Karaganov : Et bien, on a trop tardé et j’ai souvent reproché à mes collègues du gouvernement d’avoir trop longtemps toléré l’agression occidentale en espérant qu’on pourrait trouver une solution. Mais à ce stade, il n’y en a aucune en vue. Alors, je reviens à ce que je propose depuis 2023-2024, et cette fois, j’espère que mes suggestions se concrétiseront, même si ce n’est pas entièrement. Nous devons intensifier nos actions et punir les Européens. […]
Concernant l’utilisation d’armes nucléaires par la Russie, le Pr Karaganov estime que nous avons atteint le moment où la question se pose (6 : 52) :
Pr Glenn Diesen : Tout au long de ce conflit ou du moins depuis environ quatre ans, il semble qu’il y ait toujours eu un dilemme en Russie à chaque fois que le camp de l’OTAN monte d’un cran, et le camp de l’OTAN a bien reconnu cette escalade – je rappelle souvent que Joe Biden avait dit un jour qu’envoyer des F16 reviendrait à déclencher la troisième guerre mondiale. […] Vous, vous avez soutenu qu’il fallait en fait utiliser l’arme nucléaire justement pour rétablir la dissuasion. C’est bien ce que vous dites ?
Pr Sergeï Karaganov : Cette guerre a apporté beaucoup d’avantages à la Russie. Elle s’est remise de son inertie. Nous avons retrouvé notre âme et notre honneur. […] Mais pour cela, nous payons avec trop de vies.
Alors, mon conseil à mon gouvernement à ce stade, c’est d’arrêter cette guerre au moins en Europe, en gravissant les échelons de l’escalade. D’abord, frapper avec des armes conventionnelles certains points symboliques ou logistiques sur le sol européen. Et ensuite, si elle ne cède pas, nous devrions poursuivre avec des frappes nucléaires relativement massives tout en proposant bien sûr une forme d’ultimatum.
S’ils ne cèdent pas, certains pays d’Europe devront périr. C’est ma suggestion même si je prie Dieu – et je suis croyant – pour que cela n’arrive pas. Mais je pense que ces gens ont perdu la tête, qu’ils ont perdu tout sens de l’histoire. […]
Mais nous débattons encore de cette question.
Concernant la position du Kremlin sur une telle riposte, dont le Pr Karaganov précise qu’elle est aujourd’hui soutenue par une majorité écrasante de voix en Russie, la discussion confirme que cette question est sur la table depuis trois ans et que le premier frein à cette escalade potentiellement tragique est le président russe (9 : 57) :
Pr Sergeï Karaganov : Je ne suis pas là pour parler de l’ambiance au Kremlin. Quand j’ai commencé il y a trois ans à mettre cette idée sur la table, j’étais la voix fière d’une minorité. Aujourd’hui, je suis la voix d’une majorité écrasante, aussi bien dans l’armée, dans les cercles politiques que dans la société.
Mais encore une fois, je ne plaide pas pour des frappes nucléaires massives parce que je sais qu’elles feraient perdre toute innocence. Le problème, c’est qu’il faut arrêter cette guerre au moins en Europe. D’autant plus que, comme je l’ai déjà dit, la guerre est en train de s’étendre. Elle engloutit l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Ouest. Et ensuite, elle se propagera parce que l’attaque contre l’Irak et l’Iran a entraîné non seulement une réduction des anciens échanges, mais aussi une diminution du flux d’engrais et de bien d’autres choses.
Glenn Diesen est revenu sur les attaques perpétrées en mai 2024 et à trois reprises depuis avril dernier contre le système radar d’alerte précoce de la Russie, qui permettent de détecter une frappe nucléaire afin de pouvoir s’organiser pour riposter (16 : 26) :
Pr Sergeï Karaganov : Ils poussent les choses à l’extrême. Ce gouvernement russe voulait éviter une confrontation sans issue et je pense qu’on arrive à un point où il faut commencer à punir nos ennemis à grande échelle en espérant ne pas déclencher une guerre nucléaire totale. Mais d’abord, bien sûr, je veux dire que ces crimes qu’ils ont commis, des crimes qu’on n’avait jamais vus, même au pire moment de la guerre froide, doivent être punis et il y a beaucoup de façons de le faire et nous les préparons.
D’abord évidemment en frappant des cibles importantes sur le territoire même de l’Europe. Mais je vous rappelle que nous n’avons pas besoin d’un seul centimètre de l’Europe. Nous voulons être aussi loin que possible de cette Europe.
Mais avant tout, bien sûr, il faudra sans doute écraser ce régime à Kiev et sans monter les marches de l’escalade nucléaire, cela semble impossible ou alors beaucoup trop coûteux en vies humaines et en soldats d’élite. […]
Je pense que si nous sommes attaqués par un groupe de pays qui ont sur nous une supériorité économique, technologique et démographique, nous n’aurons pas seulement le droit, mais le devoir d’utiliser l’arme nucléaire. […]
Je ne veux pas que l’Europe disparaisse parce que je suis culturellement européen. Mais je rappelle à mes compatriotes que contrairement à beaucoup de nos rêves, l’Europe est la source de tous les maux, de toutes les guerres, de tous les génocides, de tout ce qu’il y a eu de pire dans l’histoire humaine.
Elle revient aujourd’hui à sa situation normale et j’espère que nous pourrons empêcher cela pour le bien de l’Europe, pour le nôtre et pour celui des peuples européens.
Sergeï Karaganov a également commenté la proposition d’Emmanuel Macron d’étendre à l’ensemble de l’Europe le parapluie nucléaire français :
Quand le président de la France parle d’étendre la dissuasion française à d’autres pays, il n’est pas seulement un menteur éhonté et stupide. Les Français devraient le considérer comme un traître parce que cela veut dire qu’il veut ou qu’il est prêt à sacrifier Paris ou Lyon pour disons la Grande-Bretagne, Berlin ou Potsdam, ces idiots ont perdu le sens de l’histoire.
Depuis le début du conflit, le Kremlin ne cesse de pointer les lignes rouges dont la violation constituerait un casus belli l’autorisant à riposter par l’emploi de l’arme nucléaire. L’Occident a presque systématiquement répondu en les franchissant et en qualifiant la Russie de « Tigre de papier » pour n’avoir jamais mis ses menaces à exécution. Le déploiement du missile Orechnik a été interprété comme une volonté pathétique d’impressionner l’Occident avec une arme dont les états-majors affirmaient qu’il s’agissait au mieux d’un prototype.
Si Moscou décide demain de lancer une attaque sur une ville européenne, personne ne pourra donc factuellement dire qu’elle n’avait prévenu.
