Pillage en règle
Le schéma de corruption impliquant l’entourage de Volodymyr Zelensky s’enrichit d’une pièce décisive
Les lanceurs d’alerte ukrainiens relaient en continu, sur les réseaux sociaux, les scandales de corruption débusqués par la presse indépendante. Ces affaires touchent aujourd’hui presque tous les échelons de l’administration ukrainienne, jusqu’au plus haut sommet de l’État ukrainien.

Volodymyr Zelensky s’est fait élire en 2019 essentiellement sur trois promesses : une victoire totale sur la corruption, la désoligarchisation du pays et le renouvellement de la classe politique. Deux ans plus tard, les Pandora Papers ont révélé qu’ilétait en réalité le bénéficiaire d’un réseau de sociétés offshore liées à ses activités dans la production audiovisuelle au sein du stydio Kvartal 95). La suite de l’histoire n’est malheureusement qu’une succession de scandales, dont le plus retentissant est probablement à ce jour l’opération Midas, également connue sous le nom de Mindchigate, et symbolisée par la découverte de toilettes en or massif dans l’appartement de l’ami d’enfance et ancien associé du président ukrainien, Timur Mindich.
Le business juteux de la mobilisation
Le 4 mai, plus de 40 perquisitions ont été menées chez des agents des centres territoriaux de recrutement soupçonnés d’acquisition illégale de richesses. Le communiqué de la Police nationale évoque la saisie de voitures de luxe, notamment des Tesla, de motos, d’argent en devises nationales et étrangères ont été saisis. Plus de 150 procès-verbaux auraient été dressés en quelques jours pour des infractions administratives liées à la corruption.
Le 5 mai, l’épouse du responsable ukrainien de l’audit des achats militaires et des dépenses de guerre de l’Ukraine, dont le salaire est estimé à 900 $ a été filmée lors d’un défilé de mode de luxe distribuant des liasses de billets comme des bonbons le soir d’Halloween. Elle est soupçonnée avoir fait récemment l’acquisition de nombreux biens (manoirs, voitures de luxe, bijoux), notamment une somptueuse Bentley bleue.
L’affaire des « Mindich tapes »
Fin avril, la presse ukrainienne a publié des enregistrements sonores secrets provenant de la mise sur écoute par le Bureau anticorruption ukrainien (NABU) de l’appartement de Timur Mindich. Des transcriptions ont été publiées par le média Ukrainska Pravda le 28 avril et le 1er mai. Les enregistrements ont été réalisés en juillet 2025 dans le cadre de l’affaire Midas, un scandale de corruption stratosphérique basé sur un système de pots-de-vin impliquant l’opérateur étatique des centrales nucléaires ukrainiennes (Energoatom), dont le montant est estimé à 100 millions de dollars. Volodymyr Zelensky avait alors tenté de supprimer ou du moins d’affaiblir le NABU, en invoquant la nécessité de « purger l’influence russe » au sein des institutions.
Timur Mindich est suspecté d’être le principal organisateur de ce système de blanchiment, qu’il aurait personnellement mis en place et supervisé. Son nom est également cité dans « l’affaire Fire Point », l’ancienne agence à laquelle le président ukrainien doit sa carrière, et dont sont issus ses plus proches amis. Le fabricant, devenu du jour au lendemain le premier sous-traitant de l’armée ukrainienne, est soupçonné d’avoir acquis cette position de manière irrégulière, ses drones étant facturés 12 fois plus cher que d’autres aéronefs beaucoup plus performants.
Le dispositif d’écoute a permis de capturer une conversation entre Timur Mindich, Serhiy Shefir, l’un des plus proches amis de Volodymyr Zelensky dont il fut le premier assistant et avec lequel il a cofondé le studio Kvartal 95, et le ministre de la Défense de l’époque, Rustem Umerov, aujourd’hui secrétaire du Conseil de sécurité nationale, auquel Mindich s’adresse comme à un subordonné. Ils discutent ouvertement des contrats de défense (gilets pare-balles, drones longue portée et missiles produits par Fire Point) et de la nécessité d’obtenir rapidement de l’argent via des banques d’État (Banque nationale d’Ukraine et banque Sense) :
Mindich : « Appelle la banque, mets-les sur le coup. »
Umerov : « Je les ai déjà appelés. »
Mindich : « Tu as appelé Pyshnyi ? » (gouverneur de la Banque nationale d’Ukraine)
Umerov : « Il n’est pas dans le pays. »
Mindich : « Alors appelle Sens. »
https://censor.net/en/resonance/4000619/mindich-tapes-umerov-fire-point-and-defense-billions
Mindich se plaint du sous-financement de son entreprise, dont le média Expresso précise pourtant qu’elle « brasse des sommes faramineuses, difficilement imaginables pour n’importe quelle autre entreprise similaire en Ukraine », et va jusqu’à dicter au ministre de la Défense des objectifs de production de missiles balistiques (jusqu’à 7 000 unités par an pour un investissement de 150 millions de dollars). Les échanges portent également sur des contacts internationaux et sur un potentiel remaniement à la direction de l’Ukraine, dont le remplacement du Premier ministre Denys Shmyhal comme ministre de la Défense ou la nomination d’Umerov au poste d’ambassadeur aux États-Unis.
L’implication potentielle de Volodymyr Zelensky
Le Kyiv Independent s’interroge explicitement sur l’implication du président ukrainien, dont il est difficile d’imaginer qu’il n’ait pas été informé de ces tractations. Le journal note qu’il existe « plusieurs références présumées à l’ancien chef d’état-major de Zelensky, Andriy Yermak », mais il pointe surtout un projet immobilier (Dynasty) impliquant les suspects dans l’affaire Energoatom, ainsi qu’un certain « Vova » :
Un aspect central des nouvelles bandes est un complot présumé dans lequel ceux qui auraient détourné de l’argent des contrats d’Energoatom ont utilisé les fonds pour financer la construction de maisons de luxe dans le village chic de Kozyn, non loin de Kiev. […]
https://kyivindependent.com/explainer-is-zelensky-implicated-in-ukraines-corruption-scandal-and-what-do-the-new-tapes-reveal
Des allégations d’implication de Zelensky sont apparues en raison d’une transcription d’une discussion entre Mindich et une femme non identifiée nommée Natalia, faisant apparemment référence au projet de construction à Kozyn.
Natalia mentionne également qu’une clôture est en cours de construction entre la maison de Mindich et la maison de « Vova » – une forme courte du nom Volodymyr que beaucoup ont interprété comme une référence à Zelensky.
Une autre séquence, relayée par le député ukrainien Aleksey Goncharenko et reprise par plusieurs médias, incrimine en revanche explicitement Volodymyr Zelensky. L’enregistrement inclut une conversation entre Aleksandr Zuckerman, un partenaire commercial de Mindich, et Igor Khemelev, l’un des propriétaires de Fire Point, dans laquelle Khmelev aurait déclaré :
Dès que l’accord de paix sera signé, le canular grâce auquel nous obtenions des financements n’existera plus.
Selon la transcription publiée par Aleksey Goncharenko, « les deux hommes auraient ensuite discuté des moyens de tirer profit des contrats gouvernementaux en fournissant autant d’armes que possible à l’armée ».
Ni les retranscriptions diffusées par Ukrainska Pravda ni les liens entre Timur Mindich et Fire Point ne sont pleinement authentifiés à ce jour. Toutefois, ces éléments sont jugés suffisamment crédibles par le Conseil public anticorruption du ministère de la Défense pour qu’il envisage de suspendre l’accès de Fire Point à tout contrat gouvernemental dès qu’il sera établi que Mindich est effectivement l’un, voire le seul bénéficiaire réel de l’entreprise, comme on le suppose aujourd’hui.
Deux milliards de dollars prélevés sur les ventes de drones
Le 7 mai, la journaliste ukrainienne Diana Panchenko a révélé un nouveau scandale concernant l’entreprise Fire Point. Selon le major ukrainien Yuri Kasyanov, ingénieur spécialisé dans le développement de logiciels de drones, un pot-de-vin d’environ 45 000 $ serait prélevé sur chaque appareil produit par Fire Point. Le major aurait découvert ce schéma de corruption en apprenant que l’entreprise facture 55 000 $ ses aéronefs, alors que leur coût de production ne serait que de 10 000 $. Cette annonce a été faite sous serment par Yuri Kasyanov lors d’une audience de la commission d’enquête temporaire de la Verkhovna Rada.
Si comme le prétend Volodymyr Zelensky, 100 drones sont effectivement produits chaque jour par Fire Point, ce sont quatre millions de dollars qui seraient ponctionnés chaque jour sur le budget ukrainien, soit un total de 1,46 milliard de dollars par an, détournés par le premier cercle du chef de l’État.
L’implication du Directeur de la Banque nationale d’Ukraine, Andriy Pyshnyy
« Qui blanchit l’argent de Zelensky ? », demande Diana Panchenko. En juillet dernier, le média ukrainien Fakty a enquêté sur les biens récemment acquis par Lyudmyla Pyshna, l’épouse du gouverneur de la Banque nationale d’Ukraine, ainsi que sur le train de vie princier de leur fille, exilée aux États-Unis, à Beverly Hills, où elle possèderait un manoir estimé à 3,3 millions de dollars. Sa mère serait l’heureuse bénéficiaire de plusieurs entreprises ayant remporté des appels d’offres pour des marchés publics de plusieurs millions, potentiellement surévalués.
Fin mars, Andriy Pyshnyy, dont le nom est cité dans les Mindich Tapes a déclaré un revenu familial et un patrimoine choquants (montres et voitures de luxe, bijoux en diamant, tableaux…), dans sa déclaration de revenus pour l’année 2025. Sa femme aurait ainsi perçu plus de cinq millions de dollars en un an, issus pour partie de sociétés offshore chypriotes.
Le couple vivrait à Kiev dans une demeure de 900 mètres carrés d’une valeur de plusieurs millions de dollars. Il aurait fondé en 2016 la fondation caritative Feel (Ressens) avec Andriy Yermak, l’ancien chef du Bureau présidentiel dont il a démissionné en novembre dernier à la suite de perquisitions liées à l’Opération Midas. Dirigée par Lyudmyla Pyshna, l’organisation collecterait des millions chaque année pour mener des projets en lien avec l’audition (réadaptation auditive des anciens combattants, soutien aux enfants présentant un déficit sensoriel…), mais ne produirait aucun rapport sur la façon dont cet argent est dépensé.
Lyudmyla Pyshna détiendrait également la plus grande galerie d’art contemporain ukrainien à caractère caritatif (Art UA Gallery), présentée par Diana Panchenko comme un « club fermé » par lequel transiteraient des flux financiers destinés à « influencer les décisions de la Banque nationale d’Ukraine ».
Le silence de Zelensky et des Européens
Face à cette accumulation de scandales, la seule réponse concrète du président ukrainien, dont le mandat régulier a expiré le 20 mai 2024, a été de prolonger fin avril la loi martiale, qui lui assure une immunité absolue, pour une durée de 90 jours. Celle des Européens a consisté à octroyer un nouveau prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, dont les deux tiers (60 milliards) sont destinés à des achats d’armes et d’équipements. Le but de ce prêt est officiellement de renforcer les capacités de défense ukrainiennes, mais chacun comprend aujourd’hui, compte tenu de l’ampleur des montants prélevés sur cette aide par les dirigeants ukrainiens, qu’il ne vise qu’à prolonger la guerre et le juteux business qu’elle génère.
Selon Oleksiy Arestovytch, l’ancien conseiller de Volodymyr Zelensky, ce serait entre 40 % et 70 % de chaque transaction qui seraient détournés par l’administration ukrainienne (et en particulier le premier cercle présidentiel), alors que le pays est en cessation de paiement. Il commente ce scandale en ces termes :
C’est un désastre. C’est juste un désastre. Ils le font au prix du sang des soldats. Les Européens et les Américains sont terrifiés. Ils se tiennent la tête dans les mains. […] Ils ne font pas que voler, ils gèrent de manière inefficace.
Peut-on raisonnablement espérer gagner une guerre dans ces conditions ?
