Baptême du feu

Équipe Le Point Critique | 14 avril 2026

Hongrie, le chantage a déjà commencé

La Commission européenne a confirmé ce lundi qu’elle ne restituerait pas au nouveau gouvernement hongrois, les 35 milliards d’euros actuellement gelés tant que les 27 conditions imposées par Bruxelles ne seraient pas remplies.

Poignée de main chaleureuse entre Ursula von der Leyen et Péter Magyar au Parlement européen

Cette annonce a été rapportée par le Financial Times dans son édition du 13 avril, en tout début d’après-midi, au lendemain de la journée historique qui a consacré la défaite de Viktor Orbán aux élections législatives.

La Commission a tenu à rappeler que si l’élection de Péter Magyar était une formidable source d’espoir et une « victoire pour les libertés fondamentales », elle ne constituait pas pour autant un blanc-seing. Quelques heures plus tard, le nouveau Premier ministre s’est engagé explicitement, en conférence de presse, à lever le veto posé par son prédécesseur au prêt de 90 milliards d’euros à destination de l’Ukraine, en précisant que le dégel des fonds européens était « la priorité absolue de son gouvernement ».

Selon le Financial Times, « L’éviction du régime eurosceptique du Premier ministre Viktor Orbán, favorable à la Russie, a suscité une poussée d’espoir à Bruxelles et dans d’autres capitales sur le rôle de Budapest dans l’UE et l’OTAN après des années de “démocratie illibérale” qui ont érodé les valeurs démocratiques et entravé les politiques communes ». La Commission européenne aurait entamé des « discussions immédiates » avec Péter Magyar, « l’exhortant à rétablir ses relations avec l’Ukraine et à engager les réformes attendues depuis longtemps afin de débloquer 35 milliards d’euros de fonds européens gelés ».

Ces 35 milliards incluent 18 milliards issus du Fonds européen de cohésion et de relance immobilisés dans le cadre du régime général de conditionnalité du budget de l’UE, auxquels s’ajoutent 17 milliards correspondant à des reports de prêts à taux préférentiels destinés à la défense. Bruxelles avait estimé en décembre 2024 puis à nouveau en juillet dernier, au lendemain de la publication d’un rapport sur l’État de droit, que les mesures correctives mises en œuvre par la Hongrie n’étaient pas suffisantes pour lui permettre de récupérer les fonds dus au titre de sa contribution au budget de l’UE. Les principaux points d’achoppement portent sur les réformes attendues matière de règles de lobbying, de lutte contre la corruption, d’indépendance de la justice et de la ligne éditoriale des médias publics.

La fermeté affichée par l’UE est justifiée officiellement par le précédent polonais. Selon une source proche de la Commission :

Bruxelles se méfie de répéter ses actions à la suite de la réélection du Premier ministre polonais Donald Tusk en 2023, lorsque la Commission a rapidement débloqué des fonds gelés sous le précédent gouvernement de droite. Bruxelles a fait confiance à Tusk pour restaurer l’indépendance des juges, mais sa politique a été entravée par le président du pays, Karol Nawrocki, qui a été élu l’année dernière.

Le Financial Times ne détaille pas les 27 conditions (milestones) imposées par Bruxelles, mais celles-ci sont détaillées dans l’annexe à la décision du Conseil de l’UE concernant l’évaluation du plan de relance et de résilience de la Hongrie, qui a gelé les fonds européens en décembre 2022. Sur ces 27 mesures, 17 sont aujourd’hui considérés comme pleinement réalisés, 9 comme partiellement réalisées et 1 comme non ou insuffisamment réalisée. Le remboursement des dépenses de la Hongrie est également assujetti à une série d’autres « conditions favorisantes » horizontales (4) et thématiques (16), incluant notamment :

  • la modification ou l’abrogation des lois anti-LGBTQ+ hongroises ;
  • un renforcement des droits des minorités sexuelles et de genre ;
  • le respect des obligations européennes en matière de protection des réfugiés et de non-refoulement.

Contrairement à ce qu’annonce le FT, la véritable information divulguée par le quotidien réside non pas dans la liste des conditions exigées par Bruxelles et Kiev en contrepartie de leur soutien à la campagne de Péter Magyar, mais dans le calendrier qui accompagne cette annonce.

Il n’aura fallu en effet attendre que quelques heures après l’éviction de Viktor Orbán sur fond de « soupçons d’ingérence » de Bruxelles et de Kiev pour que son successeur confirme qu’il ne s’opposera pas à la poursuite du conflit russo-ukrainien.

Pour autant, il n’est pas certain à ce stade que la Hongrie accède demain à l’ensemble des exigences de Bruxelles. Si Péter Magyar a confirmé sans ambiguïté qu’il donnerait son feu vert au prêt ukrainien dès sa prise de fonction, au plus tard dans 30 jours, il a également affirmé que la Hongrie n’y participerait pas, ce qui était la contrepartie négociée par l’UE pour contourner le veto de Viktor Orbán. Il a également affiché sa détermination à continuer d’acheter du pétrole russe afin que la Hongrie puisse accéder aux « ressources énergétiques les plus sûres et les moins chères possibles ».

L’autre point d’affrontement possible concerne l’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE, dont le nouveau Premier ministre estime qu’elle est inenvisageable tant que le pays est en guerre. Il a toutefois promis de soumettre cette question à un référendum une fois que l’ensemble des obstacles techniques seraient levés, ce qui est susceptible d’arriver avant qu’un processus de paix soit enclenché, a fortiori si l’Ukraine hérite des 90 milliards d’euros d’aide européenne.

En 2026, le processus d’élargissement de l’UE dépendra de la volonté politique et de la vision stratégique de ses 28 États membres. Si le veto de la Hongrie sur l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine par volets distincts appartient désormais au passé, la question centrale sera de savoir si les capitales de l’UE disposent d’un soutien et d’une détermination suffisants pour garantir que le processus d’adhésion soit prévisible et durable pour les pays candidats.

Mais ce débat pourrait bien ne jamais avoir lieu. Kirill Dmitriev, l’émissaire de Vladimir Poutine a réagi hier à la défaite de Viktor Orbán en estimant qu’elle précipiterait l’effondrement de l’UE, prophétisé par de nombreux analystes, dont l’anthropologue Emmanuel Todd. Il estime aujourd’hui que la victoire de Péter Magyar pourrait faire advenir ce moment à brève échéance :

Cela ne fera qu’accélérer l’effondrement de l’UE. Vérifiez si j’ai raison dans quatre mois.

Toute la question est de savoir si l’Ukraine n’est qu’une concession pour garantir que rien d’autre ne bouge et le cas échéant, comment de temps Péter Magyar résistera aux sirènes de Bruxelles pour appliquer l’intégralité son agenda. Il a en effet affirmé qu’il ne dérogerait pas à la feuille de route actuelle sur l’immigration, qui fait partie des quatre conditions que Bruxelles n’estime pas remplies aujourd’hui.

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