Arroseur arrosé
La Russie annonce l’interdiction de ses exportations d’essence en réponse à la crise énergétique et aux attaques ukrainiennes
Face à la flambée des prix de l’énergie provoquée par le conflit au Moyen-Orient, la Russie s’apprête à interdire les exportations d’essence à compter du 1er avril. Cette décision intervient au lendemain d’une série d’attaques perpétrées contre ses infrastructures par l’Ukraine, qui exige désormais que l'Europe confisque le pétrole convoyé par les tankers de la flotte fantôme russe.

À l’issue d’une réunion avec les producteurs de pétrole, le vice-Premier ministre russe, Alexandre Novak, a demandé vendredi au ministère de l’Énergie de préparer un projet de loi interdisant les exportations d’essence à partir du 1er avril, l’objectif étant de sécuriser son marché intérieur face à la flambée des prix de l’énergie provoquée par le conflit au Moyen-Orient.
Le 11 mars, le vice-Premier ministre avait annoncé que le Gouvernement se réunirait prochainement, à la demande de Vladimir Poutine, pour envisager un possible arrêt anticipé des livraisons de gaz vers l’Europe, qui a voté leur interdiction il y a quelques semaines (REPowerEU), afin de privilégier de nouveaux marchés créés par l’effondrement de l’offre énergétique :
Ils ont déclaré qu’ils prévoyaient d’imposer des restrictions sur l’achat de gaz russe. Ils prévoient de le faire dans un mois, le 24 étant le dernier jour et les restrictions entrant en vigueur à partir du 25. Ces restrictions s’appliqueront au gaz, y compris au gaz liquéfié. Et en 2027, ils imposeront des restrictions supplémentaires pouvant aller jusqu’à une interdiction totale. Dans le même temps, d’autres marchés s’ouvrent. Et il serait peut-être plus rentable pour nous de cesser dès maintenant d’approvisionner le marché européen pour nous tourner vers ces marchés qui s’ouvrent et nous y implanter. Il n’y a aucune manœuvre politique là-dedans, je tiens à ce que cela soit clair. Mais s’ils comptent de toute façon fermer d’ici un mois ou deux, alors il vaudrait peut-être mieux pour eux que nous arrêtions dès maintenant.
Vladimir Poutine. 2026 Mar 9. https://x.com/i/status/2031364814950322218
Le même jour, il avait rappelé lors de la réunion sur la situation du marché mondial du pétrole et du gaz que la Russie était prête à fournir les pays européens en hydrocarbures s’ils en faisaient la demande :
Nous sommes prêts à travailler avec les Européens, mais nous avons besoin qu’ils nous donnent des signes indiquant qu’ils sont prêts et désireux. Si les entreprises européennes, les acheteurs européens décident soudainement de se réorienter et de nous garantir une collaboration durable et stable, dépourvue de conjoncture politique […]. Nous n’avons jamais refusé.
Bien que la décision russe de restreindre les exportations d’essence soit essentiellement liée au conflit au Moyen-Orient, elle intervient moins de 24 heures après une série d’attaques majeures perpétrées par l’Ukraine contre des installations pétrolières stratégiques de la Fédération de Russie durant les sept derniers jours, la dernière en date s’étant produite vendredi :
- trois raffineries : Saratov (21 mars), Bashneft-Ufaneftekhim, considéré comme un maillon clé de la chaîne d’approvisionnement en carburant de l’armée russe (22-23 mars) et Kirishinefteorgsintez, l’une des plus grandes de la Russie (25-26 mars). Les trois installations demeurent hors service ou fortement perturbées, et le resteront probablement pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois ;
- deux ports situés en mer Baltique : Primorsk (22-23 mars) et Oust-Louga (24-25 mars et 27 mars). Les attaques ont conduit à une suspension ou une forte réduction des opérations. Les chargements ont repris partiellement au terminal de Primorsk le 26 mars, mais des incendies persistent et perturbent fortement les activités ;
- un pétrolier (Altura), victime d’une attaque de drone en mer Noire, dans les eaux turques.
Selon Reuters, la Russie aurait perdu 40 % de ses capacités d’exportation de pétrole à la suite de ses attaques, ce qui représenterait « la perturbation la plus grave de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire moderne de la Russie », avec une perte estimée d’environ 2 millions de barils par jour. Ces calculs incluent l’attaque essuyée début mars par le terminal pétrolier de Sheskharis (port de Novorossiysk) qui constitue le principal hub d’exportation de pétrole russe en mer Noire, et celles contre le pipeline Druzhba, dont Volodymyr Zelensky a accepté officiellement le 17 mars qu’il soit remis en état de fonctionnement, mais dont il se dit opposé à la reprise de l’activité.
Dans ce contexte, la décision des autorités russes d’interdire les exportations, dopées par la flambée des prix du pétrole au détriment du marché intérieur, semble difficile à décorréler de la stratégie ukrainienne visant à priver Moscou de ressources financières supposées lui donner un avantage sur le plan militaire.
Cette initiative intervient par ailleurs peu après celle du Royaume-Uni, dont le Premier ministre Keir Starmer a autorisé le 25 mars 2026 la Royal Navy à confisquer la cargaison des navires issus de la « flotte fantôme » interceptés dans les eaux territoriales britanniques, notamment la Manche, en vue de leur revente au profit de l’Ukraine. Elle a semble-t-il inspiré le président Zelensky, qui a déclaré le lendemain, bien que son pays ne fasse pas partie de l’UE et qu’il ne jouisse d’aucun mandat légal :
Nous devons agir ensemble pour mettre en place en Europe une législation stricte permettant aux pays de bloquer les pétroliers russes et de confisquer le pétrole.
Cette décision, considérée par Moscou comme une « mesure hostile profonde » qui violerait la liberté de navigation et constituerait sur ce principe une forme de « piraterie d’État », constitue une évolution majeure, les représailles du Royaume-Uni contre des pétroliers russes se limitant jusqu’à présent à de simples sanctions, comme l’interdiction d’accès aux ports britanniques.
Dans le contexte énergétique actuel, la stratégie occidentale apparaît donc profondément irresponsable compte tenu de ses répercussions attendues sur le marché mondial de l’énergie, qui dépassent de loin le simple cadre du conflit russo-ukrainien.
La décision de Moscou ne devrait en revanche pas affecter l’Union européenne, du moins officiellement. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, n’ont opéré aucun revirement en dépit de la crise énergétique sur le choix de mettre définitivement fin aux importations de gaz et à brève échéance de pétrole russes.
L’émissaire russe Kirill Dmitriev a fustigé ce samedi l’ignorance de la crise énergétique par les pays européens et le Royaume-Uni, dont il aurait déclaré en milieu de semaine, selon le journal russe Izvestia, qu’ils « supplieraient la Russie de restaurer l’approvisionnement en pétrole et en gaz ».
Avec un mois de retard, la prise de conscience de la crise énergétique au sein de l’UE commence lentement à se faire sentir. C’est comme si quelqu’un repoussait une alarme qui hurle : on est pleinement conscient du problème, mais pas encore prêt à le régler. Les bureaucrates de l’UE peuvent lire mes publications X « pour mieux imaginer » le choc.
Il avait en effet alerté dès le 28 février – et plus bruyamment le 8 mars, soit dès les premiers jours de la guerre en Iran – sur la gravité de la crise à venir. Ursula von der Leyen avait à son tour acté des conséquences financières du conflit, mais avait estimé qu’un retour éventuel aux combustibles fossiles russes serait une « erreur stratégique ».
Précisons que l’UE a dépensé 300 milliards d’euros pour financer le plan REPowerEU et s’offrir de l’énergie hors de prix. Il eût été moins coûteux de demander dès le départ à Volodymyr Zelensky de frapper les installations énergétiques russes.
