Trahison mortelle

Équipe Le Point Critique | 16 février 2026

Sébastien Lecornu impose la PPE3 contre l’avis d’EDF

La nouvelle stratégie énergétique (PPE3) a été adoptée jeudi par décret par le Premier ministre sur ordre de Bruxelles. Son coût est estimé à 300 milliards, avec pour conséquence un possible doublement de la facture d’électricité des Français. On apprend aujourd’hui que le Gouvernement a enterré un rapport alertant sur le risque d’accident nucléaire lié à l’augmentation de la part du solaire et de l’éolien dans le mix énergétique français.

Augmentation des énergies solaires et éoliennes imposée par la PPE3

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a confirmé jeudi l’adoption par décret la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) qui établit la nouvelle feuille de route énergétique de la France pour les dix prochaines années. Le ministre attribue à des « querelles arriérées et hors-sol » l’enlisement du débat qui l’aurait forcé à imposer le texte sans vote. Le décret n° 2026-76 d’adoption de la loi PPE3 a été publié au Journal officiel vendredi. Les principaux objectifs fixés par le texte incluent une augmentation massive de la part des énergies renouvelables (EnR) dans le mix énergétique d’ici 2030-2035 (60 % vs 25-27 % actuellement) et une relance du nucléaire (voir la vidéo de présentation des Échos).

Le ministre se défend d’un passage en force en invoquant une concertation avec les entreprises, les industriels et les élus locaux, et la validation par le Parlement des objectifs nucléaires et renouvelables. Peut-on sérieusement considérer que cette réponse est honnête ?

Le rejet massif du texte par les députés

Le 19 juin dernier, les députés ont voté en faveur d’un moratoire sur les énergies renouvelables (spécifiquement sur les nouvelles installations éoliennes – terrestres et maritime s– et photovoltaïques). Ce moratoire n’a finalement pas été retenu, mais le texte dans son ensemble a été massivement rejeté (377 voix contre vs 142 voix pour) lors du vote solennel à l’Assemblée nationale le 24 juin 2025.

Le 8 juillet 2025, le Sénat a adopté le texte en deuxième lecture moyennant plusieurs modifications, dont la suppression du moratoire. Le texte devait repartir à l’Assemblée pour une deuxième lecture, qui n’a jamais eu lieu en raison principalement du chaos parlementaire autour du budget. Le débat parlementaire aurait donc dû en toute logique reprendre il y a quelques jours.

Quelle était l’urgence à imposer un texte massivement rejeté par les députés il y a huit mois et impliquant 300 milliards d’investissements supplémentaires à l’horizon de dix ans, alors que l’endettement national a atteint des niveaux stratosphériques, que la consommation d’électricité diminue (– 6 % en dix ans) et que la France produit structurellement plus d’électricité qu’elle n’en consomme (90 TWh de surcapacité de production, 20 % de la production exportée)[1] ? Le contexte est d’autant plus accablant que l’Allemagne vient de reconnaître officiellement l’ampleur du « désastre » de la transition écologique pour son économie.

Atlantico, qui réagissait le 12 février à cet aveu de la ministre allemande de l’économie, Katherina Reiche, dénonce l’aveuglement idéologique de la classe politique française sur les conséquences délétères que risque d’entraîner l’adoption de la PPE3 au regard du scénario observé outre-Rhin, marqué par un effondrement de la production d’électricité, de l’indice de la production industrielle (– 10 points depuis 2021) et du PIB (trois années consécutives de récession). La même analyse est formulée par le Cercle d’étude réalités écologiques et mix énergétique (Cérémé) :

Vouloir relancer l’éolien offshore, la plus coûteuse des énergies intermittentes, continuer à aider le photovoltaïque, la plus déstabilisante, et l’éolien à terre, qui atteint déjà des niveaux très supérieurs aux besoins réels de la France, consiste à persévérer dans le développement massif des énergies intermittentes, une erreur stratégique que l’Allemagne vient de reconnaître publiquement.

Une forfaiture dénoncée par l’ensemble des experts indépendants

La nouvelle feuille de route imposée par Sébastien Lecornu implique une hausse de 115 à 300 milliards d’investissements systémiques, dont 97 à 212 milliards d’euros d’ici 2060[2], voire 240 milliards selon l’analyse de l’étude d’impact publiée en janvier dernier, pour le soutien aux EnR. De nombreuses voix prédisent un doublement, voire un triplement des factures d’électricité à court ou moyen terme via l’accise sur l’électricité, dessinée à financer les futures subventions accordées au secteur des EnR (principalement l’éolien et le photovoltaïque intermittents).

L’une d’elles est celle de l’avocat spécialisé dans les contentieux énergétiques et environnementaux, Maître William Azan, qui prépare un recours contre la PPE3 devant le Conseil d’État. Il estime à 117 milliards d’euros l’aggravation de la facture d’électricité des ménages et des entreprises françaises engendrée par la PPE 3, ce que conteste le Gouvernement, qui assure que l’objectif est au contraire de permettre une baisse des prix de l’électricité grâce à la relance du nucléaire et le recul des importations d’énergies fossiles.

Cette voix est loin d’être isolée aujourd’hui. Elle est portée notamment par le mouvement des Gueux, soutenu par l’écrivain Alexandre Jardin, ainsi que par plusieurs associations (Réseau Énergies Terre & Mer, Cercle d’étude réalités écologiques et mix énergétiques) et des spécialistes indépendants du secteur de l’énergie (Fabien Bouglée, Nicolas Meilhan, Éric de Silvestre…).

La quasi-totalité des autorités scientifiques du pays (Académie des sciences, Académie des technologies, Haut-Commissariat à l’énergie atomique, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques) dénoncent « un texte nocif », qui ne tient pas compte des résultats de la consultation publique que Sébastien Lecornu met pourtant en avant :

Il est avant tout regrettable de constater que les rédacteurs du document ont accordé bien peu de considération aux nombreux avis formulés lors de la consultation publique. En effet, la version révisée reste, pour l’essentiel, identique à la version initiale […]. Plus préoccupant encore, le texte s’appuie sur des chiffres incohérents, tout comme sa version précédente, et ce malgré les observations précises formulées par l’Académie des sciences dans son avis de décembre 2024.

Avis de l’Académie des sciences sur la version révisée de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3). 2025 Avr 8.

La soumission aux injonctions de Bruxelles

La même analyse est formulée par plusieurs anciens PDG d’EDF et de RTE, l’opérateur gestionnaire du réseau de transport d’électricité français (Henri Proglio, Hervé Machenaud, André Merlin, feu Loïk Le Floch-Prigent) et par l’ensemble des syndicats d’EDF, qui dénoncent tous la même trahison des intérêts nationaux afin de s’aligner sur les objectifs imposés par l’Union européenne. Le décret intervient en effet quinze jours après l’ultimatum adressé à la France par la Commission européenne pour achever la transposition de deux directives (2018/2001 et 2023/2413, dites RED II et RED III), la dernière en date fixant aux États membres, pourtant souverains en matière énergétique, un objectif de 42,5 % d’EnR renouvelables dans leur mix.

La démarche de Sébastien Lecornu apparaît d’autant plus cynique que la présentation du texte s’est faite en présence du lobbyiste en chef de la filière éolienne, Nocolas Goldberg, choisi pour animer la table ronde organisée jeudi dernier.

Concernant la hausse du prix de l’électricité :

  • les énergies intermittentes nécessitent d’importantes subventions pour compenser leur manque de rentabilité ;
  • les coûts de raccordement au réseau sont faramineux et sont directement reportés sur la facture des ménages et des entreprises ;
  • les centrales nucléaires sont contraintes de réduire leurs volumes quand elles produisent trop d’électricité, ce qui affecte leur durée de vie, leur rentabilité et leur sécurité ;
  • l’électricité est vendue à un prix négatif quand la production d’énergie solaire ou éolienne est excessive. Or le texte prévoit une hausse de 175 TWh de production d’énergies renouvelables intermittentes et un triplement de leur production d’ici à 2035 ;
  • inversement, la dépendance des EnR aux aléas climatiques implique de construire des centrales thermiques pour pallier l’insuffisance des volumes produits faute de vent ou de soleil.

Concernant les objectifs écologiques de la stratégie française :

  • l’électricité nucléaire et hydraulique serait déjà totalement décarbonée en France ;
  • a contrario, les centrales thermiques requises pour réguler les aléas de consommation utilisent des énergies fossiles (charbon, fioul, gaz). Augmenter la part d’éolien et de solaire dans le mix énergétique conduit donc de facto, outre le risque de black out, à une hausse massive des émissions de gaz à effet de serre, comme le démontre l’Allemagne qui émet 10 fois plus de CO2/kWh que la France « malgré » 800 milliards d’investissements dans l’éolien et le solaire.

Concernant la souveraineté énergétique française :

  • les énergies intermittentes impliquent le recours à des équipementiers étrangers, qui captent une partie des subventions publiques, et restent étroitement dépendantes du gaz importé pour le fonctionnement des centrales thermiques. Elles ne constituent donc en rien, en outre, selon Éric de Silvestre, une filière souveraine ;
  • le gouvernement a démontré son insincérité crasse sur cette question en offrant fin janvier aux Américains la filiale d’EDF spécialisée dans le traitement massif des données (blockchain), Exaion, dans des conditions scandaleuses puisque l’accord de non-concurrence privera pendant deux ans EDF de la possibilité d’utiliser l’activité de calcul intensif (HPC) pour absorber ses surplus énergétiques.

La rétention par le Gouvernement d’un rapport alarmant

Le magazine Transitions et Énergies (T&E) a produit une série d’articles dans lesquels il dénonce l’hérésie de la nouvelle feuille de route, dont il estime qu’elle constitue un cas d’école du capitalisme de connivence, stimulé par l’extrême profitabilité de la filière éolienne (31 milliards d’euros de superprofits entre 2022 et 2023, rendement jusqu’à 400 fois la mise de fonds).

Il alerte aujourd’hui sur l’enterrement de deux rapports par le Gouvernement, qui permet de qualifier de « trahison calculée » le passage en force du texte. Le premier est un rapport émanant d’EDF dans lequel l’opérateur évalue les implications techniques et économiques de la production des EnR intermittentes, prioritaires dans le réseau électrique, sur la modulation de puissance de ses réacteurs nucléaires. Le document a été bouclé en décembre dernier, mais le ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, Roland Lescuren’a pas donné suite au courrier d’alerte du syndicat CFE Énergies. Le document a fini par fuiter. EDF y explique que « la modulation du parc nucléaire coûte des milliards d’euros et réduit la durée de vie des réacteurs », qu’elle expose par ailleurs à un risque de sécurité majeur.

Le second est un rapport commandé par Sébastien Lecornu à la fin de l’année dernière à deux personnalités réputées favorables au nucléaire : l’ancien PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, et le directeur général de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) entre 2000 et 2003. L’objectif de cette mission, annoncée dans le décret de promulgation de la PPE3, étant d’évaluer le coût réel des EnR intermittentes, pourtant « parfaitement connu et chiffré », certains ont cru qu’il s’agissait d’une étude d’impact. Comme le souligne T&E, « il apparaît clairement aujourd’hui qu’il s’agissait d’une pure opération d’enfumage ».

Suivre l’argent…

Le ministre Lescure a contesté ce dimanche le coût de 300 milliards d’euros imputé par une partie de l’opposition à la PPE 3 tout en confirmant la projection de 200 milliards d’euros d’investissements dans les réseaux de distribution électrique. Le ministre a également confirmé au micro de BFM qu’il n’y aurait aucun moratoire sur les éoliennes, dont la construction devrait augmenter dans les régions sous-dotées, notamment dans le Grand Ouest.

À qui profitera le crime ? La déclaration d’intérêts de l’ex-ministre délégué chargé de l’énergie, Marc Ferracci, n’a toujours pas été transmise plus de dix-huit mois après son entrée au Gouvernement dont il est sorti en septembre dernier. Pourtant, ainsi que le confirmait le cabinet d’expertise comptable et de conseil social Alpha/Secafi en 2023, Marc Ferracci en était à cette époque le président. Il est par ailleurs le fils de Pierre Ferracci, fondateur du groupe Alpha et président de sa filiale Icare-Finances, dont l’ancien ministre détiendrait 35 % des parts. Selon l’IA Grok, « chaque consultation, chaque diagnostic, chaque rapport d’impact concernant la nouvelle stratégie énergétique de la France est potentiellement une mission rémunérée pour Secafi, qui agit comme tiers expert pour les représentants du personnel », et qui revendique activement son intérêt pour ce secteur.

Il est dommage que le ministre n’ait jamais trouvé le temps de transmettre sa déclaration de patrimoine. Mais qu’on se rassure, c’est prévu depuis le 2 juillet 2022, cela ne fait que trois ans et demi.

Précisons que le Gouvernement a repoussé aux calendes grecques le vote solennel sur la supprression des zones à faibles émissions (ZFE), rejeté à quatre reprises par les députés (26 mars 2025, 28 mai 2025, 17 juin 2025, 20 janvier 2026). Motif invoqué sans filtre : la position des députés ne convient pas au Gouvernement.


Références

[1] Rédaction.: Tribune : La PPE3 va augmenter le coût de l’électricité et les inégalités entre Français. 2026 Feb 10. https://www.transitionsenergies.com/ppe3-augmenter-cout-electricite-inegalites-entre-francais/.

[2] Rédaction. Coût de la PPE3, un mensonge d’État. Transitions et Énergies. 2026 Feb 13. https://www.transitionsenergies.com/cout-ppe3-mensonge-etat/.

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