Le piège américain

Équipe Le Point Critique | 19 janvier 2026

Groenland, le dilemme danois

Une fausse information postée vendredi sur les réseaux sociaux souligne ironiquement le piège dans lequel la stratégie de soutien à l’Ukraine pourrait enfermer demain les Occidentaux si la situation au Groenland évolue vers un affrontement avec les États-Unis face auxquels ils se trouveront alors désarmés.

Village d'Ittoqqortoormiit, Groenland
© iStock/Christopher Haering

Le Danemark a-t-il réellement demandé à l’Ukraine de lui restituer les chasseurs F-16 qu’il lui a livrés gracieusement, depuis 2023, dans le cadre du conflit avec la Russie ?

C’est ce qu’affirme une rumeur circulant depuis vendredi sur les réseaux sociaux, selon laquelle le Danemark souhaiterait récupérer les appareils cédés à l’Ukraine en perspective d’un potentiel affrontement avec les États-Unis autour de la « cession » du Groenland.

https://twitter.com/braddy_Codie05/status/2012532730538729778?s=20

Les deux pays ont signé le 23 février 2024 un accord « bilatéral » de coopération en matière de sécurité, comprenant un soutien militaire et civil à long terme. L’un des piliers de cette collaboration reposait sur l’engagement du Danemark à livrer à l’Ukraine 19 avions de combat F-16 dans le cadre d’une coalition internationale afin de lui permettre de renforcer ses capacités aériennes et de résister face à la Russie. L’accord a été justifié en ces termes par le ministre des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen :

Il est crucial que nous soutenions l’Ukraine maintenant et à long terme, et il doit être clair que l’Ukraine ne se tient pas seule dans sa défense contre la guerre d’agression à grande échelle de la Russie.

Fin février 2025, le ministre danois de la Défense, Troels Lund Poulsen, a confirmé que 12 appareils avaient été livrés et que les 7 autres restants devraient l’être d’ici la fin de l’année. Il a également invité ses partenaires à accroître leur soutien en soulignant l’importance du lien entre l’Ukraine et l’Europe :

C’est un grand honneur pour moi que le Danemark se soit engagé à fournir 19 avions F-16 à l’Ukraine. Douze d’entre eux ont déjà été livrés, et les autres apparaîtront également dans le ciel ukrainien cette année.
Nous devons faire encore plus. Je pense que l’Europe doit intensifier ses efforts. Le lien entre l’Ukraine et l’Europe est extrêmement important. Il est également nécessaire que l’Europe investisse davantage dans ses capacités militaires », a souligné le ministre danois de la Défense.

Les sept derniers appareils seraient en cours de livraison, le Danemark s’apprêtant à officialiser ce dimanche la mise hors service de la flotte entière de F-16 de la Force aérienne royale danoise, en cours de remplacement par des F-35A Lightning II.

La rumeur n’est pas confirmée à ce jour, tout porte en réalité à croire qu’il s’agit d’une fausse information. Toutefois, elle met en évidence le problème que pose, à court ou moyen terme, la stratégie de soutien à l’Ukraine. Le Danemark et plus généralement l’ensemble des pays de l’OTAN pourraient être prochainement confrontés à un conflit de loyauté et à une difficulté concrète : comment se défendre face à un nouvel ennemi après s’être dépossédé de l’ensemble de ses réserves d’armes ?

Concernant le second point, la question ne se pose pas encore aujourd’hui, mais elle pourrait l’être à brève échéance si Trump décide de mettre ses menaces à exécution. Le 6 janvier dernier, la Maison-Blanche a en effet confirmé qu’« une série d’options », incluant l’utilisation de la force militaire, était envisagée par le président américain pour acquérir le Groenland, ce qui contraindrait l’Europe à devoir arbitrer entre deux objectifs qui semblent difficilement compatibles en l’état : soutenir militairement le Danemark ou maintenir l’aide que ses pays membres se sont engagés à fournir de manière inconditionnelle à l’Ukraine.

Concernant le premier point, la situation est totalement inédite dans la mesure où le Danemark et les États-Unis sont tous deux pays membres de l’OTAN. Or plusieurs dirigeants européens ont signé il y a dix jours une déclaration commune dans laquelle ils affirment que la sécurité du Groenland « doit être assurée collectivement par l’Alliance ». La liste des pays signataires inclut notamment la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie.

https://twitter.com/Statsmin/status/2008498610263257368?s=20

L’Allemagne et l’Italie ont déjà fait machine arrière après les menaces du président américain d’infliger des droits de douane prohibitifs aux pays qui ne soutiendraient pas son projet d’annexion du Groenland. L’Italie appelle en effet à simplement « développer “une présence coordonnée” dans la région arctique afin de prévenir les tensions et de répondre aux “ingérences d’autres acteurs” dans la région ». La France a quant à elle envoyé ce week-end une quinzaine de militaires sur les lieux – qu’elle n’a pas encore rapatriés, contrairement à l’Allemagne –, dans le cadre de l’opération Arctic Endurance.

Ce précédent historique, totalement inédit, soulève en sous-texte une question : si les Occidentaux sont confrontés demain à une menace concrète, pourront-ils compter à leur tour sur Kiev pour leur restituer le matériel qu’ils lui ont livré depuis quatre ans, comme le prévoirait la charte de l’OTAN si l’Ukraine en faisait réellement partie, ce qu’elle réclame à cor et à cri ?

Le Bureau politique de l’UE semble avoir déjà pris position. Mercredi, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a entrepris un rétropédalage en affirmant qu’elle n’était pas en mesure d’affirmer que « le Groenland était couvert par la clause de défense mutuelle de l’UE » :

« Il y a beaucoup de spéculations sur ce qui devrait être fait, ce qui pourrait être fait, ce qui peut être fait », a déclaré le chef de la Commission européenne à la presse, lorsqu’on lui a demandé si le soi-disant article 42.7 du traité sur l’UE s’appliquerait si les États-Unis envahissaient l’île arctique riche en minéraux, qui fait partie du royaume danois, mais n’est pas formellement membre de l’UE.

https://www.euractiv.com/news/brussels-refuses-to-confirm-greenland-covered-by-eu-defence-clause-as-trump-escalates-threats

Samedi, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, à appeler les pays membres à ne pas « se détourner » de la « mission principale » de l’UE : « contribuer à mettre fin à la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine ».

https://twitter.com/GBourjaili/status/2012646746531172659?s=20

On ne sait pas jusqu’où Donald Trump est prêt à aller pour s’accaparer le Groenland, mais cette séquence souligne a minima la profonde division des Occidentaux face à la stratégie de défense de l’UE et de l’OTAN, avec en ligne de mire, le risque que cette question précipite leur implosion. Est-ce précisément l’objectif ?

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