Divergence de vues
Les renseignements estoniens assurent que la Russie ne prévoit pas actuellement d’attaquer l’Europe
Le chef du renseignement estonien, Kaupo Rosin, a fait le point il y a quelques jours sur la réalité de la menace russe. Il réfute catégoriquement les allégations de ses homologues européens selon lesquels la Russie planifierait une confrontation avec l’OTAN, ciblant plus spécifiquement les États baltes.
Lors d’un entretien accordé le 29 décembre au média ERR, il a déclaré que la Russie ne semblait actuellement n’avoir l’intention ni d’envahir l’un ou l’autre des États baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), comme le prétendent les états-majors des armées occidentales, ni d’attaquer plus généralement l’OTAN dont ces trois pays bénéficient du soutien en cas d’agression. Il a précisé comment la menace que représente Moscou pour les pays de l’Alliance avait évolué depuis un an, en confirmant n’observer aucun signe d’une volonté d’escalade de la part de la Russie :
Nous avons vu que la Russie a changé son comportement à la suite d’incidents dans notre région à la suite de nos réactions. Jusqu’à présent, on peut encore voir que la Russie respecte l’OTAN et tente d’éviter une sorte de conflit public. […]
Ces « incidents » sont encore possibles en théorie, mais nous ne voyons pas que la Russie essaie actuellement délibérément d’escalader quoi que ce soit.
Concernant les attaques « hybrides », notamment les violations de l’espace aérien européen par des drones ou des avions militaires russes, présentées par les chancelleries occidentales comme une volonté de tester la capacité de réponse de l’OTAN, Kaupo Rosin souligne au contraire les efforts de Moscou pour prévenir de futurs incidents, dont il sous-entend qu’ils seraient involontaires :
Les trajectoires de drones actuellement visibles en public sur le territoire ukrainien ou dans l’espace aérien ont été modifiées pour minimiser le risque d’incidents. Nous pouvons voir que, par exemple, les avions russes regardent de très près la mer Baltique, où ils volent et suivent leurs trajectoires de vol avec une précision embarrassante, afin de ne pas provoquer d’incidents.
Il a conclu l’entretien en insistant sur le fait que « la Russie respecte l’OTAN » et que le rôle des États était de renforcer leur défense afin de préserver cette situation au cours des dix prochaines années.
Comment analyser les certitudes des états-majors britannique, français ou allemand concernant la perspective d’un conflit de haute intensité avec la Russie provoqué par les pulsions impérialistes de Vladimir Poutine ? Précisons que l’Estonie doit accueillir prochainement dans la banlieue de Narva, à quelques kilomètres de la frontière avec la Russie, une nouvelle base militaire de l’OTAN. Comment comprendre qu’elle ne partage pas l’inquiétude de ses alliés ?
En novembre dernier, l’institut Montaigne a publié une note d’analyse dans laquelle il évalue l’hypothèse selon laquelle « la Russie cherchera dans les années à venir à tester la solidité de l’article 5 de l’OTAN et de l’architecture de la sécurité euro-atlantique, au moyen d’une agression à l’encontre des pays baltes – membres à la fois de l’OTAN et de l’UE ». Le rapport identifie « trois trajectoires possibles de réponse de l’OTAN et de l’Union européenne, selon que l’article 5 [de l’OTAN] serait activé ou non ». Bien qu’il se défende de toute volonté d’alarmisme, en soulignant le caractère strictement illustratif et non prédictif de cette étude, le think tank estime qu’une attaque perpétrée contre les États baltes s’accompagnerait nécessairement d’une agression contre l’ensemble du continent européen, simultanée ou préalable :
Au demeurant, l’étude que nous avons menée laisse penser qu’il n’y aurait pas d’attaques contre les pays baltes sans une manœuvre d’ensemble, au moins sous forme de « guerre hybride » contre l’Europe, ne serait-ce qu’à titre d’intimidation ou de dissuasion des décideurs de l’OTAN et de l’UE. L’actualité vient conforter ce constat : le survol de l’Estonie le 19 septembre par trois aéronefs militaires russes (interceptés au bout de 12 minutes par des avions italiens de l’OTAN) avait été précédé d’incursions de drones en Pologne et Roumanie, suivi d’autres incursions de drones en Suède et en Norvège et maintenant dans plusieurs autres pays [en l’occurrence l’Allemagne et la Belgique].
Il est toutefois surprenant que l’institut Montaigne n’ait pas actualisé ses sources avant de publier ce rapport, les autorités norvégiennes et allemandes ayant officiellement attribué à des sources non russes les incursions de drones dans leur espace aérien.