Apprentis sorciers

Mathilde Debord | 17 août 2023

Le paludisme s’installe en Floride et au Texas

Bill Gates est-il maudit ? Après le Burundi, confronté depuis mars dernier à une résurgence de la poliomyélite peu après le déploiement d'un nouveau vaccin, c'est au tour de la Floride et du Texas de renouer avec une maladie dont ils étaient exempts depuis vingt ans, le paludisme. Hasard du calendrier, ces cas ont été déclarés dans les deux États où des lâchers expérimentaux de moustiques transgéniques ont été autorisés en 2021.

Moustique sur une peau
© Jimmy Chan

Bill Gates est un milliardaire créatif. Il déborde d’idées pour sauver la planète (obscurcissement du soleil – projet SCoPEx –, abattage massif d’arbres – Kodama Systems –, viande synthétique…), mais sa passion historique reste les vaccins et la lutte contre les maladies.

En 2018, il avait ainsi présenté son projet de modifier génétiquement des moustiques et de les disperser sur le continent africain où la maladie est endémique et reste hautement mortelle. Ce projet ne se limite pas au paludisme, la dengue, le Zika ou le chikungunya sont également ciblés. L’objectif de cette manipulation est d’empêcher la reproduction des moustiques les plus dangereux pour la santé humaine (Aedes aegypti, réputé mordre l’homme et adapté aux zones urbaines et périurbaines), et donc à terme, d’en éteindre l’espèce.

Il existe aujourd’hui plusieurs stratégies basées sur le génie génétique (gene-drive [GD] ou forçage génétique, gene-enginered [GE], CRISPR), mais qui utilisent un principe commun : disséminer des insectes modifiés dans la population sauvage pour l’éradiquer ou la remplacer (recolonisation) en perturbant sa reproduction au niveau moléculaire (Schairer et al., 2021)[1].

Deux expérimentations parallèles en Floride

Au printemps 2020, l’Agence américaine de la protection de l’environnement (EPA) a autorisé des lâchers expérimentaux de plus d’un milliard de moustiques transgéniques en Floride (conté de Monroe) et au Texas dans le cadre du Programme mondial Mosquito (World Mosquito Program). L’étude de 2021 précitée retrace l’historique réglementaire de cette homologation et de la controverse qu’elle a suscitée aux États-Unis, comme en 2018, au Burkina Faso, où le Collectif citoyen pour l’agroécologie (CCAE) s’inquiétait des conséquences potentiellement délétères que pourrait avoir un tel projet, notamment le développement de résistances contre la maladie ou l’introduction de nouveaux virus dont les moustiques pourraient être porteurs.

Précisons que l’histoire a donné un an plus tard raison à ce collectif, une étude publiée en 2019 dans la revue Nature[2] relatant un essai conduit entre 2013 et 2015 au Brésil ayant entraîné l’émergence d’une souche mutante de moustiques tigres Aedes aegytpi.

La Floride a finalement validé ce projet de dissémination, concrétisé fin avril 2021 (Infogm) par l’implantation de boîtes contenant des larves de moustiques OX5034 conçus en laboratoire par la société Oxitec, qui ont la particularité de ne pas piquer les humains et de ne pas se nourrir de sang. Les lâchers ont débuté le 18 août dernier.

Le déploiement expérimental d’un autre type de moustiques a également été autorisé en parallèle dans les îles Keys en 2014. Il s’agit de moustiques mis au point par l’entreprise MosquitoMate utilisant une autre stratégie. La modification génétique consiste à inoculer une bactérie (Wolbachia) qui va induire la stérilité des femelles sauvages en raison d’une « incompatibilité observée entre les moustiques infectés ». Un insecticide 2.0 supposé ne présenter aucun risque pour la santé humaine mais des avantages inestimables pour l’environnement puisqu’ils ne reproduiraient pas les inconvénients des insecticides chimiques (Radio France), même si on ne sait pas quelle est la qualité du sang consommé par ces moustiques.

La Californie avait également chacun obtenu l’aval des autorités sanitaires américaines, mais la société Oxitec a retiré sa demande d’autorisation (Infogm) dans l’État ainsi qu’au Texas, où elle n’a jamais été soumise aux autorités locales pour validation, selon le site Infogm. La Californie a en revanche servi de terrain d’expérimentation, en 2016, à des lâchers de moustiques stériles.  

Et puis vint le paludisme…

La Floride et le Texas ont probablement eu « le nez creux » puisque 5 cas de paludisme y ont été diagnostiqués entre mai et juin 2023 (4 en Floride, 1 au Texas), alors que les États-Unis en étaient exempts depuis vingt ans. Fin juillet, on apprend que 2 nouveaux cas ont été détectés en Floride, portant à 7 le nombre de contaminations autochtones observées aux États-Unis. Heureusement, le vaccin est déjà là, le programme de vaccination soutenu par l’Alliance GAVI a été approuvé par l’OMS et devrait débuter en Afrique fin 2023. Tout est donc sous contrôle.

Il y a un an, le site Infogm relatait pourtant la limite fondamentale de ce projet et l’inquiétude suscitée par le déploiement concomitant de ces deux types de moustiques OGM, notamment celle de plusieurs organismes et ONG[3] (Infogm) qui contestent les conditions d’homologation du lâcher de moustiques Oxitec en Floride[4] :

Imaginons que les moustiques transgéniques, accompagnés de ceux infectés par Wolbachia, le tout aidé à grand renfort de pesticides, parviennent à éliminer l’espèce Aedes aegypti. Serions-nous au bout du combat contre les maladies vectorielles telles que la dengue, Zika, etc. ? Loin s’en faut. L’entomologiste Reeve a découvert une nouvelle espèce de moustiques établie en Floride, Aedes scapularis[5]. C’est l’une des dix nouvelles espèces de moustiques invasives qui ont été découvertes dans cet État étasunien depuis 2000, en raison de facteurs tels que le changement climatique, les voyages internationaux et le commerce mondial. Le chercheur prédit que d’autres espèces inquiétantes sont en route, telle que Aedes vittatus. Ce dernier est le vecteur de très nombreuses maladies (dengue, chikungunya, Zika, etc.). Aedes vittatus est originaire d’Inde, mais on l’a trouvé à Cuba, à seulement 144 kilomètres de la côte de la Floride.
Le Zika pourrait être propagé par pas moins de 35 espèces de moustiques, dont sept présentes aux États-Unis, selon un modèle prédictif créé par des écologistes de l’Université de Géorgie et publié mardi dans la revue, eLife. Mais les écologistes de l’Université de Géorgie ont estimé qu’il devait y avoir d’autres types de moustiques capables de propager le Zika, car une épidémie du virus sur l’île de Yap, en 2007, était due à une espèce différente, Aedes hensilli, et parce que d’autres virus étroitement liés au Zika sont propagés par plus de neuf espèces de moustiques, en moyenne[6].

Noisette C. États-Unis – Nouveau lâcher de moustiques OGM malgré une évaluation faible. InfOGM. 2022 june 17. https://www.infogm.org/7434-etats-unis-nouveau-lacher-moustiques-ogm-malgre-evaluation-faible#nb16.

De fait, les regards sont tous braqués en direction des moustiques transgéniques développés grâce aux fonds de Bill Gates, certains évoquant une forme de la malédiction s’acharnant sur le milliardaire, son vaccin antipoliomyélite été soupçonné d’être à l’origine de la réintroduction de la maladie au Burundi moins de trois ans après que le continent africain a déclaré avoir réussi à l’éradiquer.

Un coup dur ! Même constat avec les vaccins anti-COVID dans lesquels il ne se cache pas d’avoir massivement investi et dont il déclarait en novembre 2021, lors du Bloomberg New Economy Forum, et à nouveau en janvier 2023, qu’ils ne bloquent pas la transmission, proposent une couverture limitée et n’offrent qu’une durée de protection très limitée.

Tout est sous contrôle, ou presque

L’éternelle question refait en tout cas surface concernant ces lâchers de moustiques OGM dans l’environnement : doit-on s’inquiéter de cette expérimentation en population réelle ? Non, selon les autorités sanitaires américaines qui ont justifié en ces termes leur décision de les autoriser :

Les données soumises par Oxitec démontrent que les moustiques OX5034 répondent aux normes de la loi fédérale sur les insecticides, les fongicides et les rodenticides (Federal Insecticide, Fungicide, and Rodenticide Act, FIFRA), à savoir qu’ils ne provoquent pas d’effets néfastes déraisonnables pour l’homme ou l’environnement.

Noisette C. États-Unis – Nouveau lâcher de moustiques OGM malgré une évaluation faible. InfOGM. 2022 june 17. https://www.infogm.org/7434-etats-unis-nouveau-lacher-moustiques-ogm-malgre-evaluation-faible#nb16.

Si le site Infogm est plus circonspect. En 2020, il dénonçait dans des termes peu équivoques l’échec de cette stratégie d’éradication dans chacun des pays où elle a été mise en œuvre de façon expérimentale :

C’est un échec fracassant partout où il a été testé.

Noisette C. Moustique OGM : échec technique mais succès économique pour Oxitec ! 2020 Apr 7.

Il s’est notamment ému d’une phrase assez surprenante formulée dans l’autorisation accordée par l’Agence américaine de la protection de l’environnement :

S’il est prouvé que des espèces envahissantes d’Aedes ou des arbovirus principalement véhiculés par Aedes aegypti s’établissent au Royaume-Uni ou que la production d’OX5034 homozygote est déplacée hors du Royaume-Uni, des tests liés à la colonie seront exigés.  

EPA. Following Review of Available Data and Public Comments, EPA Expands and Extends Testing of Genetically Engineered Mosquitoes to Reduce Mosquito Populations. 2022 Mar 7 (cité dans https://www.infogm.org/7434-etats-unis-nouveau-lacher-moustiques-ogm-malgre-evaluation-faible#nb2).

Pourquoi redouter au Royaume-Uni, terre d’origine de la société Oxitec (les moustiques OGM sont issus des laboratoires de l’université d’Oxford), la prolifération de moustiques libérés aux États-Unis ? Et pourquoi atteindre un tel événement pour envisager de réaliser des tests ?

Mais au diable les moustiques, la société Oxitec se lance déjà à l’assaut d’un autre parasite : la tique. La Fondation Bill et Melinda Gates avait investi près de 1,5 million de dollars en mars 2021 dans le financement d’un programme visant à réduire la prolifération de la tique bleue d’Asie (Rhipicephalus microplus) responsable du syndrome Alpha-gal, impliqué dans les allergies à la viande[7]. Elle vient de compléter ce financement par un nouvel investissement de 4,8 millions de dollars en mai 2023.

Si la tique est un animal redoutable, il est aussi et surtout porteur de grands espoirs écologiques. Un chercheur en bioéthique, le Dr Matthew Liao[8], avait en effet estimé en 2016 que si nous parvenions à modifier génétiquement l’homme afin de le rendre l’homme allergique à la viande, ce serait un grand pas pour l’humanité. Son vœu est peut-être en passe d’exaucé, puisque l’on apprenait il y a deux semaines que 450 000 Américains (+ 41,3 % par rapport à 2017) souffrent d’allergies à la viande rouge (syndrome Alpha-Gal causé) provoquées par des piqûres de tiques (CDC). La viande artificielle sera sans aucun doute pour eux une excellente alternative. Ça tombe bien, elle est considérée par le WEF comme l’avenir pour ceux qui auraient des scrupules à manger des insectes…

Le monde est finalement bien fait.


Notes

[1] Schairer CE, et al. Oxitec and MosquitoMate in the United States: lessons for the future of gene drive mosquito control. Pathog Glob Health. 2021 July 27;115(6):365-376. DOI: https://doi.org/10.1080%2F20477724.2021.1919378

[2] Ewans BR, et al. Transgenic <em>Aedes aegypti</em> mosquitoes transfer genes into a natural population. Sci Rep. 2019 Sep 10;9(1):13047. DOI: https://doi.org/10.1038/s41598-019-49660-6..

[3] Le Centre pour la sécurité alimentaire (Center for Food Safety), le Centre international pour l’évaluation des technologies (International Center for Technology Assessment) et les Amis de la Terre.

[4] Sustainable Pulse. Florida Approves Release of Billions of GMO Mosquitoes. 2022. May 5.

[5] Simon A. New invasive mosquito species known for carrying viruses found in Florid. New York Post, 2021 Mar 16.

[6] Chang D. Zika may be spread by 35 species of mosquitoes, researchers say. Science X. 2017 Mar 3.

[7] Macdougall JD, et al. The meat of the matter: Understanding and managing Alpha-Gal syndrom. Immunotargets Ther. 2022 Sep 15;11:37-54. DOI: https://doi.org/10.2147/ITT.S276872.

[8] Le Dr Matthew Liao est le directeur du Centre de bioéthique du Collège de santé publique mondiale à l’Université de New York

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